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Architectes-femmes, le matrimoine en Seine-Saint-Denis


« Citez trois artistes-femmes ! Citez trois écrivaines ! » Nous avons souvent toutes et tous la même réaction face à ce type de question : facile. Et si nous tentions maintenant le même exercice avec des architectes-femmes ? Tout de suite moins facile, surtout si nous ajoutons des caractéristiques bien précises comme une nationalité, une époque, un territoire.

Nous ne vous l’apprenons pas, le métier d’architecte est une profession majoritairement masculine. Alors que les écoles d’architecture font tout leur possible pour ouvrir leurs portes et que près de la moitié de leurs effectifs sont des femmes, on a toujours plus de mal à imaginer une femme architecte plutôt qu’un homme. Mais alors, pourquoi ?

Salle polyvalente du collège Jean Jaurès à Montfermeil par Renée Gailhoustet © Atlas du patrimoine de la Seine-Saint-Denis
Salle polyvalente du collège Jean Jaurès à Montfermeil par Renée Gailhoustet © Atlas du patrimoine de la Seine-Saint-Denis

Les femmes bâtisseuses, toute une histoire

Dans sa conférence Bâtisseuses, une histoire des femmes dans l’architecture, Emily Dominey nous l’explique bien : les femmes sont diplômées d’architecture mais souffrent d’une certaine invisibilisation. Le mot est fort mais les chiffres le prouvent. Selon en enquête menée par Archigraphie, 30% des architectes diplômés aujourd’hui sont des femmes, soit une augmentation de 50% sur ces 20 dernières années. Une remontée qu’on pourrait juger fulgurante et en réalité, pas si exceptionnelle si on part du principe que des femmes exercent cette profession depuis que la profession elle-même existe, et que les femmes ont bien évidemment le droit d’exercer. Vous l’aurez compris, c’est un peu le serpent qui se mord la queue.

Mais avant de parler d’invisibilisation, il faut que la femme soit reconnue dans la profession et c’est une toute autre affaire. En France, l’américaine Julia Morgan devient la première femme à être admise à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Il faut attendre la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle pour une reconnaissance des femmes au sein de la profession. Vous me direz sûrement, mais de quoi se plaint-on ? Ce n’est pas si mal finalement ! Alors non, nous ne sommes pas d’accord ! Mais surtout, l’histoire n’est pas terminée, vous l’aurez compris, elle ne fait en réalité que commencer !  

L’invisibilisation, quésaco ?

Vous aussi ce mot est inconnu de votre correcteur orthographique ? Et pourtant, il existe bien ! L’invisibilisation n’est pas le fait d’être invisible mais l’action d’invisibiliser. Autrement dit, il vise moins la personne invisibilisée que la personne qui est à l’origine de cette invisibilisation. Bref, je ne vous fais pas un dessin, les femmes-architectes peuvent avoir de bonnes idées mais avant d’être des architectes, elles n’en restent pas moins des femmes jugées par des hommes.

La femme-architecte, une condition de l’ombre

S’il est difficile d’entrer sur les bancs de la fac et d’en ressortir diplômée, il l’est encore plus de travailler et d’ouvrir sa propre agence d’architecture. Renée Gailhoustet le reconnaît elle-même. Dans les années 1970 et 1980, elle fait partie des quelques privilégiées à avoir ouvert sa propre agence d’architecture. Les femmes-architectes travaillent avec leur mari, le nom de ce dernier étant bien souvent plus connu que celui de sa compagne. Mais un nom moins connu ne veut pas dire pour autant que l’action est moindre. Regardez la Tour des Jeunes Mariés de Villetaneuse ! Souvent attribuée à Philippe Deslandes, signant la majorité des plans produits par son agence, Martine Deslandes ne fut pas pour autant étrangère au projet, bien au contraire !

Les signatures sont très représentatives de cette invisibilisation des femmes dans la profession. L’inventaire participatif (En)quête de patrimoine : Qui a bâti le Grand Paris ?, à l’initiative du Département de la Seine-Saint-Denis, dont le travail de recherche vise à inventorier l’intégralité des signatures des bâtisseurs apposées sur les constructions du Grand Paris, en est un parfait témoignage. Les noms laissés sont presque tous exclusivement masculins. La pratique de la signature de façade date pourtant de la fin du 19e siècle.

Le devenir de l’architecte-femme

Les signatures d’architectes-femmes sont peut-être plus nombreuses aujourd’hui et pour cause, quelques grands noms féminins de l’architecture se frayent un chemin à partir des années 1960. Renée Gailhoustet, Iwona Buczkowska, Martine Deslandes, Högna Anspach, Nina Schuch : ces grandes dames, auxquelles on a donné le nom de pionnières, ont bouleversé la profession.

Quand on demande à Renée Gailhoustet son ressenti quant à sa condition de femme sur les chantiers, elle répond qu’on a toujours travaillé avec elle dans le respect et que surtout, devenir un bon architecte n’a aucun rapport avec son sexe mais plutôt à sa capacité d’innovation. Pour elle, être un bon architecte, c’est avant tout ne pas se reposer sur ses acquis, et même si nous le disions déjà dans un article précédent, il est bon de le rappeler de la bouche de celle qui a remporté le Prix des Femmes Architectes, mention spéciale pionnière en 2014.

Même si pendant très longtemps, l’innovation n’a pas été suffisante pour faire de la femme-architecte, une architecte avant d’être une femme, ni plus ni moins à faire de la femme-architecte une architecte-femme, le combat se cristallise à la fin du 20e siècle où des personnalités féminines commencent à capter l’attention du grand public, non pas parce qu’elles sont des femmes mais parce que leurs ouvrages marquent les esprits.

La Seine-Saint-Denis et les architectes-femmes

Les années 1960 sont synonymes de grands ensembles et surtout, de cités nouvelles. Alors que certaines restaient encore tapies dans l’ombre de figures masculines, qu’il s’agisse de leur associé ou de leur mari, ces grands projets d’aménagement leur donne l’occasion de se faire reconnaître dans le domaine de l’architecture.

Le Département de la Seine-Saint-Denis, inauguré en 1964, leur donne l’occasion d’exercer à de multiples reprises.

La Maladrerie à Aubervilliers par Renée Gailhoustet
La Maladrerie à Aubervilliers par Renée Gailhoustet

La grande innovation de l’architecte-femme

L’innovation. Comme l’a rappelé à maintes reprises Renée Gailhoustet, l’architecture n’existe pas sans innovation. Elle est le reflet de la société, de son mode de vie sédentaire comme le dit si bien Iwona Buczkowska. Pour se faire innovante et répondre aux besoins de notre société, l’architecture doit parfois déplaire. Les grands ensembles bétonnés n’ont pas toujours eu la cote. Les architectures modernes ont mis du temps à s’imposer et à gagner le c½ur du grand public. Et pourtant, on parle bien ici d’innovation.

Comme l’architecture, le devenir de la femme-architecte à l’architecte-femme est un véritable processus, amenant avec lui une innovation incontestable. L’architecture n’est plus seulement pensée par des hommes pour des hommes mais par des femmes, et pour des femmes, grandes oubliées de l’architecture. L’américaine Émilie Wincklemann se spécialise par exemple dans le logement destiné aux femmes célibataires, nouveau mode de vie considéré presqu’exclusivement par des architectes-femmes comme nous le rappelait à si juste titre Emily Dominey. Au même titre que les hommes, les femmes se spécialisent, notamment dans le logement social et collectif, faisant émerger une nouvelle forme d’architecture.

Zoom sur ces architectes-femmes qui ont contribué à façonner le territoire séquano-dionysien :

Iwona Buczkowska au Blanc-Mesnil, grande héritière de Renée Gailhoustet

La fin des années 1960 et les décennies 1970 voient le logement social changer du tout au tout. Loin du grand ensemble survenu juste après-guerre, le logement social n’est plus seulement pensé pour loger un maximum de personnes mais pour loger ces mêmes personnes dans de meilleures conditions. Les espaces sont alors ouverts sur l’extérieur, ouverts les uns sur les autres sans pour autant faire disparaître l’intimité nécessaire au logement. La lumière et la nature sont également au c½ur de cette architecture nouvelle.

Fondatrice de l’Atelier d’Architecture et d’Urbanisme depuis 1980, Iwona Buczkowska, dont le travail a souvent été comparée à celui de Renée Gailhoustet, a pris part à ce processus innovant.

Au revoir parallélisme, bonjour formes hybrides loin des tours traditionnelles mêlant espaces collectifs intérieurs et extérieurs, espaces ouverts allant de la loggia, à la terrasse jusqu’aux jardins privés. Angles de vue différents d’une pièce à une autre, jeux de hauteur, utilisation de matériaux de construction comme le bois, Iwona Buczkowska rend la beauté accessible au plus grand nombre.

Le pavillon individuel est pourtant souvent préféré à l’habitat collectif mais c’est vers ce dernier qu’Iwona Buczkowska se tourne, métamorphosant l’individualisme de la ville à l’ambiance chaleureuse du village de campagne où chacun se connaît et apprend à se connaître, comme en témoigne la « Pièce pointue » du Blanc-Mesnil qui n’est pas sans rappeler les bâtiments anguleux de la ZAC Basilique conçus par Renée Gailhoustet.

Cette architecture si particulière, on la retrouve également en observant le collège Pierre-Sémard de Bobigny où les trottoirs extérieurs se confondent avec les espaces intérieurs du collège, permettant aux collégiens de profiter de l’extérieur et aux passants de profiter de la vie collégienne. Cette ambiance de village, on la retrouve à l’intérieur même du collège avec son agora, ses longues coursives, sa place centrale et son centre de documentation en coquille, dont la forme rappelle étrangement le collège Jean-Jaurès de Montfermeil.

Plan du lycée Jean Jaurès à Montfermeil © Atlas du patrimoine
Plan du lycée Jean Jaurès à Montfermeil © Atlas du patrimoine

Mais avant toute recherche innovante, c’est la notion de plaisir qui revient le plus dans la bouche de l’architecte polonaise, une notion qu’on retrouve aussi chez Renée Gailhoustet mais de manière plus discrète avec ses incontournables portions d’espaces verts et ses cuisines ouvertes pensées pour celles qui y passent la majeure partie de leur journée.

Martine Deslandes, l’architecture moderne en pavillons

Le vivre-ensemble, c’est une notion qu’on retrouve également chez Martine Deslandes. Les 3 Tours dites « des Jeunes Mariés » édifiées à Villetaneuse, Cergy-Pontoise et Noisiel et visant à accompagner l’essor démographique francilien, en sont la preuve. Encore une fois loin des tours et barres bétonnées, ces tours aux formes arrondies accueillaient des équipements collectifs au rez-de-chaussée comme des machines à laver et une épicerie.

Les logements pensés par Iwona Buczkowska et Renée Gailhoustet prévoyaient aussi des espaces de ce type mêlant vies privée, publique et professionnelle avec parfois dans le même immeuble des appartements, une crèche, une salle commune et des ateliers d’artiste.

En pensant l’habitat individuel à travers ses « cylindres et pistons », Martine Deslandes ne perd encore une fois pas de vue les espaces collectifs, à grande échelle avec des espaces verts communs, comme à plus petite échelle avec la conception de puits zénithal permettant d’illuminer les pièces à vivre ou encore les cloisons mobiles pensées pour agrandir les pièces, notamment les chambres, selon les besoins de chacun des membres de la famille.

Nina Schuch et la mairie de Villetaneuse

Aujourd’hui perçue comme une architecte ayant marqué son temps, Nina Schuch a longtemps été vue comme étant en premier lieu la collaboratrice et l’épouse de Jean Renaudie, ayant participé à l’intégralité de ses grands projets depuis son départ de l’École de Montrouge en 1968.

Après avoir monté « l’Atelier Jean Renaudie » aux côtés de Serge Renaudie, Hugues Marcucci et Jéronimo Padron-Lopez, visant à finaliser tous les projets en cours au moment du décès de Jean Renaudie, c’est finalement en 1986 qu’elle crée sa propre agence d’architecture dont le projet de la mairie de Villetaneuse, grande structure faite de verre et d’aluminium.

L’histoire de Nina Schuch est finalement commune à de nombreuses architectes-femmes, à commencer par Hôgna Anspach, architecte islandaise également intervenue sur la commune de Villetaneuse. Reconnue pour être à l’origine de l’Université de Villetaneuse aux formes géométriques si particulières, cette création architecturale lui vaut l’occasion d’ouvrir son propre cabinet alors que les trace de son travail restent encore difficilement accessibles. 

Même si ces architectes-femmes s’inscrivent dans une période où la conception architecturale est remise en question, tant dans la théorie, où on s’interroge sur les espaces intérieurs et extérieurs, sur les espaces privés et publics, que dans la pratique, notamment dans l’utilisation de matériaux nouveaux, on ne peut nier le fait qu’elles ont fortement contribué à la recherche et à l’innovation en architecture.

Être architecte-femme aujourd’hui

Aujourd’hui, les architectes-femmes se font de plus en plus nombreuses : un architecte sur trois inscrit à l’Ordre des Architectes est une femme. Des prix leur sont spécialement décernés comme le prix des Femmes Architectes depuis 2013. En 2020, le prix Pritsker a quant à lui pour la première fois récompensé des femmes, les co-fondatrices du cabinet d’architecture Grafton Architects, les irlandaises Yvonne Marelle et Schelley McNamara.

Des étudiantes de l’École du Louvre de la promotion 2019 ont travaillé sur une carte du matrimoine visant à inventorier les femmes artistes et architectes étant intervenues sur les différents arrondissements parisiens.

Le travail reste encore à faire pour le territoire séquano-dionysien mais on peut déjà deviner que certaines architectes contemporaines ont travaillé à plus grande échelle que la capitale parisienne comme Odile Decq, à qui on a confié la réhabilitation de l’ancienne usine de produits chimiques Saint-Gobin à Aubervilliers, actuellement centre de recherche et de développement.

Pour continuer la grande histoire des architectes-femmes en Seine-Saint-Denis, voici une petite liste de sites devant lesquels vous balader :

Högna Anspach

  • Villetaneuse, Centre universitaire (1969)

Iwona Buczkowska

  • Blanc-Mesnil, La pièce pointue (1986-1996)
  • Blanc-Mesnil, ZAC Pierre Sémard (1979-1980)
  • Bobigny, collège Pierre-Sémard (2005 : agrandissement)
  • Bobigny, logements de fonction (1995)
  • Stains, Direction de l’OPAH

Martine Deslandes

  • Villetaneuse, Tour des Jeunes Mariés (env. 1972)

Renée Gailhoustet

  • Aubervilliers, quartier de la Maladrerie (1975-1986)
  • Montfermeil, collège Jean-Jaurès (1989-1993)
  • Saint-Denis, ensemble de logements à terrasse situé dans la ZAC Basilique (1977-1986)

Nina Schuch

  • Villetaneuse, Hôtel de Ville (1992)

Sources :

Aller plus loin

Clara LerouxArticle rédigé par Clara Leroux, du studio culturel Les Cultiveuses, spécialisé dans la création de médiation et d’événementiel culturels. Clara anime les balades "(en)quêtes de patrimoine" en Seine-Saint-Denis.

Découvrez son article sur Renée Gailhoustet et ses bâtiments dans le 93 et son texte sur Paul Chemetov, architecte qui a réalisé plusieurs ½uvres architecturales en Seine-saint-Denis.


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