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Iwona Buczkowska se bat pour sauver la "Pièce Pointue"


Iwona Buczkowska, dans son atelier à Ivry-sur-Seine © Seine-Saint-Denis TourismeNichée au Blanc-Mesnil, la "Pièce Pointue" n’est pas seulement le plus grand ensemble de logements en bois de France, c’est une curiosité architecturale faite d’obliques, d’angles et de volumes enchâssés à couper le souffle. Construits il y a trente ans, ces bâtiments sont aujourd'hui en sursis, menacés pour moitié de destruction pour des raisons liées au manque d'entretien. Face au matrimoine en péril, la lutte des locataires s'organise sous le regard de son architecte, Iwona Buczkowska. D’origine polonaise et installée en France depuis 1973, cette femme à l'avant-garde de la construction bois se bat elle aussi pour protéger l’héritage que constitue l'édifice de mélèze – tandis qu’une autre de ses œuvres, le collège Pierre-Sémard à Bobigny, se dégrade également. Seine-Saint-Denis Tourisme est allé la rencontrer dans son atelier d’Ivry-sur-Seine. Au milieu des dossiers et des maquettes, elle se montre pédagogue, attentive, mobilisée. 

En quoi consiste le métier d’architecte pour vous ?

L’architecte est censé concevoir un lieu, qu’il s’agisse d’un endroit à habiter ou pour travailler. L’enjeu consiste à ce qu’il soit sûr, étanche et réponde à un certain confort. Cela étant dit, je pense que chaque architecte pourrait donner sa propre définition. La mienne, c’est de créer des espaces dans lesquels les gens sont heureux, heureux de vivre et de se rencontrer. Souvent, on ne connaît pas les gens qui vont occuper les lieux, alors j’essaie de concevoir les espaces comme s’ils étaient pour moi. Ce sont donc des espaces généreux, conviviaux, avec un bel éclairage provenant de toutes les directions – je parle là aussi bien de logements sociaux que de bâtiments publics. Cette « sociabilité » que j’encourage passe dans l’architecture par des choses très concrètes, par exemple veiller à toujours garder un contact visuel avec les autres. Je pense aux mezzanines, aux terrasses, aux jardins, aux façades multiples qui offrent différents points de vue... Je n’ai jamais conçu un bâtiment linéaire.

La cité Pierre-Sémard a été construite il y a une trentaine d’années. Quel souvenir gardez-vous du chantier ?

Le projet du Blanc-Mesnil a été ma première commande après mes études, j’avais 23-24 ans. Mon projet de diplôme avait été remarqué et mon professeur a fait le lien avec le représentant d’un aménageur public du territoire, la Sodedat 93 [aujourd’hui Sequano-Aménagement, produit de la fusion avec la Sidec, ndlr]. Il a fallu attendre une dizaine d’années entre le projet et le prototype. Je garde le souvenir, non pas d’une lutte, mais d’avoir vraiment dû convaincre la municipalité de l’intérêt de ce projet. À l’époque, ce n’était pas évident de construire des bâtiments tout en bois. On considérait que c’était pour les chalets. Pour les anciennes générations, c’était un matériau associé aux cités de refuge construites après la guerre. Après un vote démocratique au sein du conseil municipal, il nous a été accordé de construire un prototype de cinq logements, avant d’engager la deuxième phase du chantier, puis la troisième. À chaque fois, les entreprises étaient différentes, ce qui a évidemment compliqué la tâche. La dernière partie a été terminée en 1992 – et il y a toute une tranche qui n’a jamais été réalisée, alors que nous avions déposé le permis : il s’agissait d’un parcours depuis la gare qui devait permettre de s’abriter de la pluie.

Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous avez eu le feu vert pour la construction de l’ensemble ? Vous étiez une très jeune architecte…

La cité Pierre-Sémard, au Blanc-Mesnil © Xavier Tastelin

Je me rappelle très bien d’une phrase d’un de mes professeurs, qui m’avait dit : "Dans la vie de chacun arrive un jour une grande opportunité et, quand elle arrive, on a l’impression qu’elle va se répéter. Or, la plupart du temps, elle ne se répète jamais : il faut foncer." J’ai foncé, mais j’avais aussi très peur. Je ne savais même pas ce que c’était qu’un permis de construire. Comme j’étais excessivement jeune, j’ai travaillé dix fois plus qu’un architecte avec vingt ou trente ans de métier. La logique, à l’époque, c’était de commencer à travailler à 50, 60 ans, après plusieurs années dans une agence. Les gens de cet âge sont devenus mes collègues. C’était une chance inouïe. Je voyageais énormément, je travaillais énormément. Je ne comptais pas le temps, c’était ma passion.

Comment décririez-vous la cité Pierre-Sémard à quelqu’un qui n’en a aucune image ?

On a l’impression, de loin, à la fin de l’automne ou au début du printemps, que c’est un château de cartes parce que ses formes chahutent dans tous les sens possibles. Depuis le rail de la SNCF, on a une vue plongeante sur la totalité. Il faut imaginer un quartier – autour de six hectares – fait de juxtapositions de volumes, assez simples, avec toujours la même trame. Les toitures sont inclinées ; elles s’imbriquent les unes dans les autres. C’est un espace dans lequel il n’y a pas de voiture, où le piéton est roi. Les passages sont multiples, aussi bien au rez-de-chaussée qu’au premier étage. Il y a des logements à un, deux ou trois niveaux, avec dans chacun un pan oblique et un éclairage zénithal, toujours réservé au séjour. Ils ont tous une terrasse ou un jardin, ou les deux. Les fenêtres sont très découpées, parfois jusqu’à une trentaine d’ouvertures par logement. Cela permet au soleil de traverser l’appartement toute la journée.

Il s’agit d’un logement social. Quel impact est-ce que cela a, du point de vue de l’architecture ?

Avec l’habitat social, il faut respecter deux éléments : d’abord la surface et, plus encore, le prix. Il y a des fourchettes, tout en sachant qu’on ne peut pas dépasser un certain montant – mes projets entrent dans le prix, mais dans la fourchette haute. Pour respecter le budget, il faut faire des choix, différents en fonction de chaque architecte. Pour ma part, j’ai toujours privilégié l’espace contre, par exemple, les matériaux très coûteux. Cela étant, pour le bois, j’ai tenu à choisir un bois d’une excellente qualité : c’est du mélèze. En revanche, l’étanchéité de la toiture était garantie pour une durabilité de vingt ans – ce qui constituait la norme à l’époque pour l’habitat social. Évidemment, j’aurais préféré une toiture en cuivre, mais c’était quasiment impossible. Les problèmes liés à l’entretien dérivent de ces contraintes, mais surtout du fait qu’en France, l’entretien se fait presque une fois que le bâtiment s’écroule – ce qui, par exemple, n’est absolument pas le cas en Allemagne. C’est impossible de ne pas avoir de fuites s’il n’y a pas d’entretien : si vous n’allez pas voir de médecin, vous allez mourir plus tôt que les autres. Il faut s’occuper du corps et le bâtiment, c’est pareil. Quand, au début, la Sodedat s’occupait de l’ensemble, c’était une très bonne période. Par la suite, les choses se sont compliquées.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cet ensemble ?

Vue intérieure d'un logement de la Pièce Pointue © Iwona BuczkowskaCe qui n’est pas toujours facile à porter quand on est architecte, c’est le sentiment d’injustice, l’impression de gâchis. Des projets d’une telle ampleur sont le résultat d’un travail au long cours et celui de toute une équipe. On entraîne dans notre folie – au sens positif du terme, je parle d’une énergie, d’une émulation collective – un très grand nombre de gens : le maître d’ouvrage, les entreprises… Certaines fois, on pense : à quoi bon ? À quoi bon passer le reste de ma vie à me battre ? Une amie m’a dit : « C’est normal, tu soignes ton matrimoine ! » Je pense qu’elle a raison dans le fond. Et, depuis un an, je me rends compte que beaucoup de personnes se mobilisent pour la cité. Je suis particulièrement reconnaissante aux locataires car ce sont eux qui ont déposé le dossier pour demander que le bâtiment soit classé. Ils savent qu’ils ne retrouveront pas un tel cadre de vie ailleurs. 

Qu’est-ce que vous disent les habitantes, les habitants ? Est-ce que vous gardez certaines phrases en mémoire ?

Dans les milieux assez modestes, on n’a pas toujours accès à la culture architecturale. Or, un couple – elle Marocaine, lui Iranien – m’a dit : « Merci pour le cadre architectural que vous nous avez offert. » L’expression « cadre architectural », tout le monde ne l’utilise pas. Je pense aussi à cette dame ayant occupé deux logements dans la cité qui m’expliquait comment elle et ses enfants changeaient régulièrement de chambres pour avoir des vues différentes. Ils changeaient aussi les meubles de place pour « explorer l’espace ». Une fois, pendant des portes ouvertes, une femme s’est jetée sur moi et m’a dit : « J’ai dû quitter ce lieu, mais j’y ai passé toute ma vie. À quel point j’ai été heureuse ici ! » Ce sont des vitamines ces mots, surtout quand on travaille sur des bâtiments « low cost ». Lorsqu’on fait des bâtiments de prestige avec beaucoup de budget, c’est une autre affaire : ce qui est difficile, c’est de faire du beau quand on n’a pas de fric.

On vous connaît beaucoup pour l’usage du bois dans vos constructions. Qu’est-ce que cela entraîne, architecturalement ?

Comme le métal, le bois est une structure légère, ça a un impact sur le rendu. C’est un matériau qui apporte de la chaleur. J’aime entrer dans ces appartements et sentir l’odeur du bois. Le bois craque, il travaille. On peut l’utiliser aussi bien en façade qu’en structure, ou pour des éléments décoratifs. Il m’évoque de la convivialité. 

Convivialité, sociabilité… Est-ce que ces valeurs vous ont guidée dès le départ ?

Collège Pierre-Sémard à Bobigny © Iwona Buczkowska

Aucune démarche n’est semblable d’un architecte à l’autre. Il n’y a pas de recette. Je travaille d’abord l’urbanité avant tout : comment positionner le bâtiment par rapport à la rue, aux moyens de transport, où sont les parkings… Et j’explore dans le même temps l’espace à travers les maquettes. Ce sont les maquettes qui m’aident à avancer. Je procède par intuition. Je ne pense pas que j’avais un discours au préalable. C’est l’espace qui prime pour moi. J’essaie d’imaginer le logement que je souhaite avoir à l’intérieur, puis l’extérieur en résulte.  

Quelle est aujourd’hui la situation du collège Pierre-Sémard ?

Elle est assez déplorable. C’est un problème équivalent à celui de la cité : un problème d’entretien. Mais autant, avec la cité, on a des locataires qui défendent le projet, autant il paraît difficile que le collège soit défendu par des parents d’élèves. Il a subi plusieurs modifications au détriment de l’architecture, je le regrette. Sa conception se prête aux pédagogies nouvelles. Il n’est pas linéaire, sans axe de vue permettant de contrôler les enfants. Cela implique d’avoir une attitude différente de celle d’une école militaire. On a appris il y a cinq ans que le collège devait être démoli. Une pétition est en cours. Ils veulent déplacer les élèves d’ici deux ans, mais on ne sait pas exactement comment les choses vont évoluer.

Que peut-on faire, à titre individuel, pour encourager la préservation de ces deux ensembles ?

Logements de la Pièce Pointue, travaux préparatoires © Iwona Buczkowska

Les pétitions, c’est déjà très bien. Peut-être qu’à l’approche des élections présidentielles, écrire aux candidats pourrait avoir un impact. C’est un problème politique : soit l’État intervient, soit il n’intervient pas. De notre côté, il faut être créatif. Parfois, les locataires de la cité entretiennent eux-mêmes le bâtiment, en repeignant leur porte par exemple – ils font souvent un meilleur travail que les entités chargées de cette mission. Vous savez, quand j’ai commencé le projet du Blanc-Mesnil, il y avait à cet endroit de vieux vergers. Je trouve qu’avec le temps, j’ai rendu à la nature ce qu’on lui avait pris : ça a repoussé au point qu’on dirait une forêt vierge aujourd’hui. Il y a trente ans, sur la butte, il n’y avait que des bouleaux. Et maintenant, des amandiers poussent. Ça, c’est l’œuvre des oiseaux.  

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