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La cité des Courtillières à Pantin : oeuvre la plus aboutie de son architecte


Après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, il faut impérativement instaurer de nouvelles règles entre le politique, le social et l’économique. L’urgence de la situation laisse peu de place aux états d’âme et à l’approche critique dont il est un peu trop aisé aujourd’hui, avec le recul des décennies, de se prévaloir. Il faut construire vite, beaucoup et pas cher. Le « Plan Courant » est décisif à cet égard et permet d’entreprendre les grands chantiers de la fin des années cinquante et des années soixante.

Le début des temps modernes : le Plan Courant

Lorsqu’en 1953 Pierre Courant succède à Claudius-Petit au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, la priorité est enfin donnée à la construction grâce à un « Plan » en trois point essentiels qu’il met immédiatement à l’étude et qui portera son nom. La première nécessité étant la libération des sols, le Plan Courant par sa loi foncière du 6 août 1953, élargit les droits des pouvoirs publics (Etat, départements et communes) en matière d’expropriation, dès lors qu’il s’agit de projets pour la construction de logements sociaux. Sur le plan financier, deux décisions d’importance sont prises avec l’instauration du 1% patronal et la définition d’un logement type, le Logement Economique Normalisé (LOGECO) pour lequel l’Etat s’engage sur un financement forfaitaire, financement soutenu par la Caisse des dépôts et consignations.

Enfin, troisième aspect, la rationalisation de la production. Dans le cadre du lancement du programme LOGECO, Pierre Courant généralise un système de normes, allant de la surface des pièces à l’équipement intérieur des logements. Pour favoriser les chantiers de grande taille, il se pose, comme Michelin l’avait fait avant lui avec le taylorisme, la question de l’industrialisation de la construction. La bataille s’engage alors entre les « cimentiers » et les « ferrailleurs ». Ces derniers proposent par la voix de l’architecte Jean Prouvé des solutions techniques remarquables de préfabrications métalliques. Face à eux, les groupes Coignet, Camus et Balency, notamment appuyés par la chambre syndicale des constructeurs en ciment armé et soutenus par la quasi-totalité des ingénieurs, l’emportent. Le Plan Courant demeure une étape importante dans l’histoire de la construction en général et du logement social en particulier. Point de départ d’une ère nouvelle, aide efficace à la pierre, il donne lieu à un vaste mouvement pour l’accession à la propriété et lance la production de masse de logements dans une époque sinistrée à cet égard. Enfin, il introduit officiellement les entreprises, par le biais du 1% patronal, dans la participation à l’effort de construction.

La cité de l’Abreuvoir à Bobigny

Dans le cadre du Plan Courant, l’architecte Emile Aillaud (1902-1988) réalise son tout premier programme de logements sociaux à Bobigny : la cité de l’Abreuvoir. Très différente de la cité de l’Etoile-Emmaüs, pourtant sa contemporaine, l’architecture de l’ensemble de la cité de l’Abreuvoir, tout en courbe et en couleur, a pour maître d’ouvrage l’Office HLM de la Seine. Émile Aillaud, l’auteur du pavillon français de l’Exposition universelle de New-York en 1939, réalise là un ensemble comprenant 1 509 logements HLM, des commerces, un bureau de poste, une PMI et une maison des jeunes. C’est avec cette cité de Bobigny que l’architecte crée son style architectural au vocabulaire si reconnaissable. Il le peaufinera aux Courtillières. En effet, Préfigurant à bien des égards sa grande œuvre des Courtillières à Pantin, la cité de l’Abreuvoir, place des Nations-Unies, sort à peine de terre lorsque l’architecte présente son projet pour la future cité pantinoise.

La cité des Courtillières à Pantin : un partenariat complexe

Située à l’extrême pointe nord-est de Pantin et à l’extrême ouest de Bobigny, à l’opposé de l’Abreuvoir, la cité des Courtillières est l’un des grands chantiers des années cinquante-soixante de la commune. Au début de 1954, Emile Aillaud est nommé architecte du plan-masse (plan d’ensemble du pré-projet d’un quartier devant être construit ou remodeler) de la zone dite Pantin-Bobigny par le service architecture du ministère de la Reconstruction qui a décidé d’urbaniser ce quartier au bénéfice du département de la Seine. Le lieu-dit « les Courtillières » était situé, en partie, sur la zone de servitude militaire du fort d’Aubervilliers dont les terrains avaient été déclassés en 1927 et reclassée « zone non affectée » en 1939 dans le Plan d’aménagement de la région parisienne. Couvert de terres agricoles et de jardins ouvriers, cet espace constitue alors une réserve foncière non négligeable de 57 hectares.

En juillet 1954, Aillaud propose un premier plan-masse, au parti pris général très proche de l’Abreuvoir, délimitant quatre lots devant accueillir les projets des nouveaux partenaires, définis par le Plan Courant, à charge pour chacun de désigner son architecte. Deux organismes nationaux, la Société centrale immobilière de la Caisse des dépôts et consignations (la SCIC) et l’Office central interprofessionnel du logement (l’OCIL) chargé de collecter le 1% patronal se partagent donc les terrains avec la société d’économie mixte du Conseil général de la Seine (future SEMIDEP) et l’Office Public d’HLM de la ville de Pantin.

Dans un premier temps, une cité d’urgence de 145 logements, l’une des plus importantes du département, est construite sur le site puis, chacun des maîtres d’ouvrage prend possession de l’un des lots définis par Aillaud. En 1956, la SEMIDEP désigne l’architecte pour être le maître d’œuvre de son projet prévoyant 791 logements sur Pantin. Aillaud accepte et dépose immédiatement sa candidature auprès le l’Office Public d’HLM de Pantin afin que les deux ensembles « bénéficient d’une parenté de conception et de style (…) au lieu de juxtaposer deux groupes disparates de logements ». La Ville se rallie à ce point de vue et confie à l’architecte la réalisation de 400 logements sur son lot. L’ensemble des Courtillières prend forme.

Un rempart en serpentin décalé

Cité des Courtillières à Pantin, un rempart en serpentin en complet décalage avec la production architecturale de l'époque - Crédit photo carte postale AM Pantin 2fi 489Chargé des deux projets, Émile Aillaud conserve certains points du plan-masse initial comme l’emplacement de la place du marché, le centre commercial accueillant vingt-trois magasins et deux réserves scolaires. En revanche, il modifie profondément le projet SEMIDEP afin de l’articuler avec celui de l’OPHLM et crée « une cité-parc », concept initié à la cité de l’Abreuvoir.

Aillaud développe l’idée d’un serpentin ceinturant un grand parc paysager d’environ 4 hectares, tel un rempart permettant une réappropriation individuelle de l’espace public grâce à la diversité des points de vue des logements. La forme même du serpentin, avec ses pleins et ses creux, rompt la monotonie des façades. Il avoue avoir puisé son inspiration dans le système clos des villes médiévales italiennes et dans le « crescent » anglais de la ville de Bath, conçu au XVIIIe siècle. Avec l'élaboration de la cité des Courtillières, Aillaud affiche ouvertement ses conceptions en rupture complète avec la Charte d'Athènes définie par Le Corbusier en 1933. En total décalage avec la production de l’époque, l’architecte s’inscrit, en fait, dans une réinterprétation, toute personnelle, du concept de la cité-jardin qu’il applique au logement social collectif. Le serpentin abrite les logements de la SEMIDEP et se compose de trois tronçons distincts ouvrant le parc vers l’extérieur et permettant la pénétration d’une voie. Neuf tours en étoile de treize étages et deux bâtiments bas « en bandes décrochées » hébergent les 432 logements de l'OPHLM de Pantin. La Ville souhaite compléter ce programme par 426 logements à édifier à l'emplacement des Fonds d’Eaubonne, un terrain libéré tout près du fort d'Aubervilliers. Pressenti pour ce nouveau projet, Aillaud y propose également sept tours en étoile et quatre bâtiments bas.

Une architecture originale et une polychromie atypique

Au milieu des années cinquante, l’heure n’est plus à la REconstruction mais à la construction. Avec la production de masse de logements soutenu par le programme ministériel d’industrialisation intitulé « économie de main d’œuvre », 5000 logements sont prévus pour le département de la Seine. La cité des Courtillières entre dans ce programme. Afin de rationaliser et standardiser les procédés d’architecture, de nouvelles techniques sont adoptées comme celle « du chemin de grue » et le procédé de préfabrication Camus.

L’opération réalisée par la SEMIDEP (le serpentin et la place du marché) est construite selon un procédé traditionnel, avec des murs en parpaings de ciment. Pour la construction de ses logements, l’Office HLM de Pantin a recours au procédé Camus. Breveté en 1948, expérimenté au Havre en 1951, le procédé Camus est amélioré par l’architecte (Jean Dubuisson) qui construit en un temps record (1951-1952) le Shape-Village à Saint-Germain-en-Laye. De quoi s’agit-il ? La structure porteuse des bâtiments est assurée par les murs de refend (murs intérieurs d’un bâtiment) perpendiculaires aux façades, ce qui laisse à l’architecte une grande liberté de définition esthétique pour celle-ci. De plus, la façade est constituée de panneaux de béton préalablement préparés et équipés en usine. Ce procédé sera exporté jusqu’en URSS. Le terrain des Fonds d’Eaubonne est construit à partir de 1959, dans la continuité du premier chantier. Pour ces 426 logements supplémentaires, l’Office utilise le même procédé que pour les précédents, d’où un gain de productivité et d’économie. Le transfert de la grue d’un chantier à l’autre s’effectue en juin 1959.

Alors que les architectes modernistes de son époque adoptent des couleurs primaires, Emile Aillaud utilise le rose et le bleu ciel pour l’ensemble des Courtillières. Les tours sont recouvertes de grès cérame bleu, blanc et ocre. Le serpentin est bleu ciel à l’extérieur et rose à l’intérieur. La même alternance est reprise pour la place du marché tandis que l’une des écoles est jaune vif et l’autre verte. La polychromie est conçue par le coloriste Fabio Rieti qui était déjà intervenu pour la cité de l’Abreuvoir de Bobigny. La cité des Courtillières est très bien reçue dans la presse de l’époque. On y écrit que les « HLM ne sont pas des HLM », un journaliste évoque « Manhattan à Pantin » et Le Parisien consacre une série d’articles à la cité. Pour avoir un repère, n’oublions pas que les Courtillières sont quasiment contemporaines de Sarcelles, le premier grand ensemble réalisé en France et dont la construction a commencé en 1955. Ce succès vaut à l’architecte une reconnaissance internationale avec des articles en Suisse, en Allemagne et aux États-Unis.

Pendant ce temps, la cité d’urgence s’est considérablement dégradée et, en 1959, l’Office HLM demande à Aillaud de la remplacer par un ensemble de 373 logements. Elle sera détruite en 1964 et l’architecte, soucieux de préserver l’homogénéité, la remplace par sept tours en étoile et deux barres de 48 logements, ensemble pour lequel il recourt à nouveau au procédé Camus. Rapidement, le manque d’accueil pour les tout-petits devient évident et Aillaud envisage (et réalise) la construction d’une crèche avec halte-garderie et d’un centre de PMI.

La crèche des Courtillières

Située à l’intérieur de la cité-parc, enveloppée par le serpentin, la crèche a, pour Émile Aillaud, une valeur sociale importante car elle abrite « les pères et mères des adultes de demain ». Tout en courbe, elle aussi, pour conserver la cohérence avec l’ensemble de la cité, Aillaud se libère, grâce à la crèche des Courtillières, des normes contraignantes du logement qui constituait jusqu’à lors l’essentiel de son travail. L’ensemble de coques aux voûtes ondoyantes et aux façades entièrement transparentes crée l’illusion d’une volumétrie sans rupture avec l’extérieur. C’est encore Fabio Rieti qui intervient pour colorer les vitrages, optant pour un thème marin.

Une cour ouverte constitue le noyau central autour duquel s’organisent les différentes fonctions : les dortoirs donnent sur l’intérieur pour le calme, les aires de jeux s’ouvrent sur l’extérieur, dans des espaces clos donnant sur le parc. Si des adaptations intérieures ont dues être effectuées pour de nouveaux usages, l’ensemble crèche-halte-garderie n’a subi aucune transformation majeure. Les espaces minéraux et végétaux de la cour ont été remplacés par un sol synthétique, mais la composition végétale du parc demeure avec, aujourd’hui, des arbres en pleine maturité.Véritable ville dans la ville, la cité des Courtillières possède ses propres infrastructures dont une mairie annexe inaugurée en 1983. Depuis 2002, un projet de rénovation urbaine a été amorcé. Conçue après une large concertation avec la population, le coup d’envoi de cette rénovation a été donné le 31 mai 2006. En plus de la mise aux normes des logements anciens et la construction de nouveaux, les différentes opérations devraient donner au quartier un vrai centre-ville avec ses animations et ses commerçants. La fin des travaux est prévue pour 2011.

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