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L'architecture industrielle


L’empreinte importante laissée par la grande industrie dans le département pourrait (presque) faire oublier que dans un passé relativement récent ce territoire était encore profondément rural. En effet, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le décollage industriel bouleverse le paysage de ce qui n’est alors pas encore la Seine-Saint-Denis.

La complexité de l’architecture du travail industriel produit des constructions aussi intéressantes que celles liées au travail de la terre et, à ce titre, certaines productions de bâtis appartiennent effectivement au patrimoine. C’est la raison pour laquelle le tourisme industriel s’impose comme complément naturel du tourisme "classique". Si certains bâtiments sont remarquables par leur qualité architecturale propre, d’autres sont indissociables du paysage qui les entoure. Il en va ainsi, par exemple, pour la tour de l’ancienne imprimerie de L’Illustration, à Bobigny, qui se dresse depuis 1933 tel un obélisque des temps modernes et abritera bientôt la Maison International de l’Illustration, sous l’égide de l’Université Paris 13.

L’utilisation de matériaux nouveaux fait de certains bâtiments des symboles de modernité de leur époque

L’industrialisation importante provoque, dans notre territoire, une transformation liée à la fois à l’arrivée d’une nouvelle population mais aussi de sa cohabitation avec l’ancienne. La lutte entre les croquants, les travailleurs de la terre, et les orsaints, ceux des usines, bouleverse progressivement mais radicalement le paysage qui de rural devient urbain. Aux champs des maraîchers se substituent les hautes cheminées d’usine et les toits en sheds qui, durant une longue période, balisent l’espace. Depuis les premiers pas de la mécanisation hydraulique au Moyen-âge, en s’affirmant, en se développant, en se spécialisant puis, en se transformant, l’industrie s’est dotée peu à peu d’une expression et d’un vocabulaire spécifiques à son architecture. Celle-ci doit répondre à la fois à la contrainte de la technologie mais aussi à celle de l’organisation du travail. C’est ainsi que l’architecture du labeur devient l’architecture de la manufacture puis, celle de l’usine. Malgré sa soumission à ces contraintes, elle n’est pas pour autant imperméable à son environnement et demeure sensible au bâti vernaculaire qui l’entoure.

Au XIXe siècle, le bois occupe une place considérable dans la construction. Le métal ne vient pas encore supplanter dans les structures porteuses ce matériau toujours employé en charpente et en façade. Les bâtiments industriels présentent à cet égard un retard important dans l’emploi du métal par rapport à d’autres programmes comme, par exemple, les théâtres ou les marchés. L’usine Saint-Gobain, construite en 1866 rue du Landy à Aubervilliers, se compose de dix-sept travées à ossature en bois remplies de briques. Les bâtiments ont conservé leur charpente apparente. Les deux bâtiments principaux des Magasins Généraux de Saint-Ouen, qui datent de 1862 et 1867, sont à ossature de bois, remplissage brique et charpente métallique (site en cours de réaménagement par la Sodedat93). D’abord avec hésitation puis, avec succès, le métal poursuit sa percée face au bois. D’abord dans des agencements mixtes (comme dans les premiers bâtiments Citroën à Saint-Ouen dont les éléments remarquables sont la vaste nef métallique construite en 1880 et la charpente en bois) puis, seul, avec remplissage de brique (les bâtiments plus récents de la même entreprise Citroën, à Saint-Ouen, dont la charpente est essentiellement en fer). Les bâtiments de stockage, comme les Entrepôts et Magasins Généraux de Paris à la Plaine-Saint-Denis, font aussi, à l’image des marchés, largement appel à l’utilisation du fer. Même si leur typologie varie, rigide ou articulée, en fermes ou en treillis, les charpentes sont désormais toujours réalisées en métal, les Expositions Universelles ayant d’ailleurs joué un rôle capital dans l’expansion de l’utilisation du fer.

Pour ce qui concerne l’esthétique, le bâtiment industriel découvre avec la brique un élément de décor économique qui lui confère, à peu de frais, une certaine élégance. Le bâtiment administratif de l’entreprise Tunzini, à Saint-Ouen, utilise en façade un décor de brique avec alternance de couleurs. On peur remarquer la même astuce de décor sur certains bâtiments des Entrepôts et Magasins Généraux de Paris à la Plaine.

Au tournant des XIXe et XXe siècles, deux courants s’affirment et s’affrontent : la tradition et la rationalisation

Entre 1870 et 1914, deux orientations s’affirment en matière d’architecture industrielle. La première tente par l’emploi de matériau régional, la pierre meulière par exemple, une meilleure intégration de l’usine dans son environnement bâti. L’usage du métal s’étant considérablement amplifié, il détrône désormais le bois dans les charpentes et réussit même à s’infiltrer dans le domaine de l’huisserie. Quant à la meulière, matériau régional réservé dans un premier temps aux bâtiments de service, elle devient peu à peu indissociable de la banlieue et de ses pavillons. D’abord utilisée dans l’enceinte de l’usine pour la construction des pavillons des gardiens et des concierges, elle gagne doucement les soubassements des ateliers, comme à l’usine Dautreville et Lebas, à Romainville, pour enfin envahir les murs auxquels elle confère solidité et respectabilité.

Le plus beau fleuron du département en l’espèce reste l’ancienne usine Mécano, à La Courneuve. Édifié de 1914 à 1917, le bâtiment de bureau de cinq étages est entièrement construit en meulière, percé de baies vitrées en façade et d’œils-de-bœuf en façade latérale. Avec cette architecture vernaculaire, l’édifice industriel y gagne dans son intégration au paysage.

La seconde orientation s’attache à la rationalisation des espaces, servie notamment par l’usage d’une forme architecturale spécifique de l’industrie, le shed, assez peu utilisé jusque-là. Dès la fin du XIXe siècle, apparaissent ces toits en « dents-de-scie » que dessinent des fermes asymétriques répétées en série et qui sont une véritable invention de l’architecture industrielle. Ces toits, qui se répandent aux alentours de 1900, sont le symbole de l’usine. Même si de rares usines ont utilisé le shed pour des toitures sur étage, cette formule connaît son véritable usage avec le plain-pied. L’usine en sheds de rez-de-chaussée propose une construction au volume économique, à l’instar de la halle, et permet la rationalisation de l’espace.

Le succès de la brique rouge pour les bâtiments industriels tient peut-être à la réussite de l’architecture de L’Illustration proposée comme un modèle

Après s’être imposé sur le bois, le métal doit faire face à un nouveau venu : le béton armé. C’est à Saint-Denis que le premier bâtiment entièrement construit en béton armé est réalisé. Il s’agit de la maison de l’entrepreneur François Coignet édifiée en 1853 rue Charles-Michels. Il faut au béton plusieurs dizaines d’années pour s’imposer vraiment, mais il devient partout présent dans le bâtiment industriel, dans l’ossature, dans la toiture (qu’elle soit en terrasse, en sheds ou combine les deux) mais aussi dans toute une série de petits éléments. La brique y perd son rôle de « remplissage » pour ne conserver que son apport décoratif. Avec les années 1930, l’architecture se caractérise sur la scène française et internationale par la diffusion du Mouvement Moderne. Les édifices industriels exercent une véritable fascination sur les porte-parole de ce courant. Il est étonnant de constater que certaines de ces constructions sont bâties, du moins en partie, suivant des références liées aux théories de Le Corbusier. On peut citer parmi les réalisations proches du Mouvement Moderne le Bronze Industriel (1934) et l’ancienne usine BSN (1930), toutes deux à Bobigny.

Là encore, la façade de brique rouge offre la possibilité de mise en place d’éléments de décor. L’exemple remarquable de cette tendance, qui domine toute la région parisienne, est sans aucun doute la distillerie Cusenier, construite en 1939 par l’architecte J.-A. Tisseyre, à La Courneuve. Ce mode d’application décoratif de la brique est supplanté par une utilisation plus sobre qui, finalement, fonde un style à part entière. Composées de briques d’un rouge profond, d’un module unique, étroit et régulier, posées uniformément en lés horizontaux séparés par de larges joints creux en ciment gris, ces façades ne seraient pas aussi identifiables s’il n’y figurait pas une gamme d’éléments saillants en ciment armé, le plus souvent peints en blanc (corniches, seuils, linteaux, meneaux, traverses). Cette association brique rouge/ciment peint ne concerne que la décoration des façades.

Les origines de cette architecture de brique semblent (pour l’instant) assez méconnues. Certains historiens de l’architecture avancent l’hypothèse que la diffusion de ce modèle architectural dans le monde industriel pourrait être lié à la publicité faite autour de la construction de la nouvelle imprimerie de L’Illustration qui en offre toutes les caractéristiques. Décrite comme l’exemple de la réussite d’une usine à la campagne, la gigantesque imprimerie est achevée à Bobigny, en 1933, sous la conduite de l’ingénieur Hischmann. L’hebdomadaire dont le bâtiment porte le nom consacre à cette construction un imposant numéro spécial daté du 1er juillet 1933.

La qualité de certaines architectures industrielles suscite des réhabilitations de conservation les faisant ainsi entrer dans le patrimoine

La qualité de certains bâtiments suscite parfois une réhabilitation permettant la conservation de l’édifice. C’est le cas des Entrepôts et Magasins Généraux de Paris à la Plaine-Saint-Denis, modèle du genre s’il en est, mais d’autres exemples méritent d’être cités.

L’ancienne imprimerie Chaix, à Saint-Ouen, a été remise en état au début des années 1980. La réhabilitation se juxtapose aux bâtiments plus anciens. L’imposante façade de brique donnant sur la rue des Rosiers a été rehaussée d’une céramique rouge et grise. La façade sud, agrandie dans les années cinquante a conservé sa ligne existante de style paquebot qui a été soulignée par l’installation de brise-soleil en acier laqué rouge.

Autre exemple remarquable : Unibéton à l’Ile-Saint-Denis, installé dans l’ancienne cimenterie Poliet-Chaussons. Les travaux de réhabilitation avec, notamment, ses silos de ciment transformés en bureaux, sont une belle réussite. Enfin, une partie des bâtiments de Mécano, à La Courneuve, est devenue, après restauration, le Centre administratif de la ville.

Il est impossible d’être exhaustif et citer tous les bâtiments remarquables que la tradition industrielle de la Seine-Saint-Denis a su engendrer. Mais s’il fallait n’en retenir qu’un seul, le choix pourrait se porter sur les Grands Moulins de Pantin dont la requalification témoigne de l’appartenance patrimoniale avérée et incontestable de certains bâtiments industriels. Parler de « patrimoine » ne signifie pas se référer à une histoire ancienne. Le patrimoine industriel de demain se construit aujourd’hui. Certains édifices contemporains traduisent les tendances esthétiques actuelles comme, par exemple, le siège de Francom, à Neuilly-Plaisance, ou L’Oréal, à Aulnay-sous-Bois.


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