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Les chantiers experimentaux de Noisy-le-Sec : La cité de Merlan et le chantier de la gare


Vue de l'avenue du Général Leclerc © Archives municipales de Noisy-le-Sec (DR) L’une des conséquences de la seconde guerre mondiale concerne la destruction d’environ quatre cent mille logements et l'endommagement d’un million cinq cent mille autres. À Noisy-le-Sec, près de 4000 bombes s’écrasent sur la ville et plus particulièrement sur le quartier de la gare. Celle-ci était l’un des centres ferroviaires les plus actifs de la Résistance française. Le 18 avril 1944, peu avant minuit, un terrible bombardement s'abat sur la gare. Les bombes tombent pendant 20 minutes faisant 464 victimes civiles, 370 blessés graves et laissant 2846 personnes sans logis. La ville est déclarée sinistrée le 5 août 1944. Selon les statistiques, entre 750 et 1300 immeubles sont totalement détruits sur les 4113 recensés en 1939 et 1 500 sont partiellement endommagés. Plus d’un tiers de la population noiséenne est concerné.

La remise en état de la ville commence alors que la population revient progressivement et que la vie reprend son cours. Cela ne facilite pas le travail. Dans un premier temps, de septembre 1944 à juillet 1945, des prisonniers de guerre allemands sont employés pour l’étayage des immeubles endommagés ou la démolition des ruines menaçantes.

La reconstruction de Noisy-le-Sec et l’expérimentation de procédés nouveaux

L’aspect réglementaire et administratif de la Reconstruction oblige à ce que les travaux se fassent, îlot par îlot, en procédant au remembrement de chaque parcelle. Cette reconstruction permet de rénover le centre ville trop dense voire, par endroits, insalubre. Avant guerre, certains quartiers étaient surpeuplés et le parcellaire y était souvent défectueux. Le remembrement a donc pour but de répartir d'une manière plus judicieuse les groupements d'habitation. Cette opération nécessite de définir des zones dites "de compensation", zones non ou peu bâties avant la guerre, qui vont permettre le desserrement.  À Noisy-le-Sec quatre zones de compensation sont ainsi définies. Puis, après de longues tracasseries administratives, les sinistrés doivent se regrouper en "association syndicale de reconstruction".

Les premiers déblaiements et les premières réparations d'office indispensables à la mise en sécurité effectués, des baraquements provisoires sont installés au printemps 1945 afin d'y loger des sinistrés. Ils abritent également des commerces et des services administratifs dont un bureau du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (le MRU). En septembre 1945, Noisy-le-Sec accueille le siège provisoire de la Fédération nationale des sinistrés qui a pour secrétaire général Henri Quatremaire. Résistant communiste, il a présidé le Comité local de Libération de Noisy-le-Sec dès le 26 août 1944 et a été élu maire de la ville en mai 1945.

Construction de la maison Brissoneau et Lodz © Archives municipales de Noisy-le-Sec (DR)En décembre 1945, le projet de reconstruction de la ville proposé par les services du MRU est pris en considération mais il ne sera validé qu’en janvier 1948. Il s’appuie pour une grande part sur le plan d’aménagement de la ville conçu au tournant des années 1930. Ce plan, rendu obligatoire pour les villes de plus de 10 000 habitants par les lois Cornudet (1919 et 1924), avait été approuvé juste avant la guerre par le Comité d’aménagement de la Région parisienne. Repris, bien que partiellement modifié, ce plan fait désormais figurer une zone de plus de 35 000 m² déclarée d’utilité publique et d’urgence. Cette zone spécifique est à la fois destinée à la construction d’une cité expérimentale de maisons individuelles préfabriquées, dans le quartier de Merlan, un ancien fief qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, était un hameau de Noisy-le-Sec, et à celle d’un chantier expérimental situé sur la place de la gare. Ces deux chantiers à l'initiative du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme s'inscrivent certes dans le plan de la reconstruction de la ville, mais visent également à expérimenter et à comparer des procédés constructifs différents.

La cité expérimentale de Merlan : des baraquements classés Monuments historiques

En 1947, la France se relève difficilement de la guerre. Le blocage des prix et des salaires pourtant déjà très bas ne favorise pas le climat social et des grèves éclatent un peu partout dans toutes les branches d’activités. De plus, le blocage des loyers n’incite pas à l’investissement dans la pierre. Pour parer au plus pressé, l’État instaure une politique nationale du baraquement. On importe des baraques préfabriquées des États-Unis, du Canada, de Suisse, de Grande-Bretagne, de Suède. Des cités dite "de transit" poussent ici et là. Aux baraquements, on ajoute parfois des "maisons de transition", constructions plus solides, montées avec des matériaux composites, à l’aspect rapidement proche du bidonville. Agrémentées d’un jardin et d’un poulailler, ces baraques de type UK100 pour la plupart d’entre elles suscitent une forte sociabilité et seront abandonnées avec regret par leurs habitants. Cependant, certaines d’entre elles, entretenues ou réhabilitées font toujours le bonheur de leurs occupants.

Inauguration de l'avenue du Général Leclerc © Archives municipales de Noisy-le-Sec (DR)Parfois, comme à Noisy-le-Sec, la cité se transforme en chantier expérimental. Implantée de part et d'autre de l'avenue du Général Leclerc, la cité expérimentale de Merlan est composée de 56 maisons préfabriquées dont 25 issues de pays étrangers (USA, Angleterre, Suède).

Les difficultés que rencontre la Reconstruction nationale dues à l’insuffisance de charbon, la pénurie des matériaux de construction traditionnels (ciment, briques, tuiles, carrelage), auxquelles s’ajoute le manque de main-d'œuvre spécialisée et locale poussent le ministère de la Reconstruction à mettre l'accent sur l'emploi de matériaux et de procédés de construction nouveaux, nécessitant le moins de matières premières ou le moins d'énergie possible pour leur transformation.

Le chantier expérimental de la cité de Noisy-le-Sec permet à des constructeurs français et étrangers de présenter différents procédés de construction mettant en œuvre les matériaux les plus divers : bois, métal, béton, béton armé, matériaux synthétiques. Le défi est technique et des projets venant d’entreprises des États-Unis, du Canada, de la Suisse, de la Grande-Bretagne, de la Suède, de la Finlande se joignent à ceux d’industriels français. La recherche de prototypes concerne autant les infrastructures que les équipements intérieurs des maisons : cuisines, salles de bain, mobilier. Les grands noms du modernisme comme Jean Prouvé, Lionel Mirabaud et Jean Chemineau sont présents dans la conception des projets de Merlan.

Maison T.C. King (bois, États-Unis) © Noisy-le-Sec Histoire(s)Le MRU a favorisé les procédés visant à la simplification de leur mise en œuvre comme la substitution du travail en usine par le travail sur place (éléments moulés directement sur le chantier). Les modèles français se sont caractérisés par une préfabrication lourde avec des matières premières moins coûteuses et nécessitant moins d’usinage. Encadrements de baies, ossatures, murs porteurs ou parements se sont faits sous forme de dalles, de panneaux, de poteaux ou encore de blocs. À l’inverse, les maisons étrangères ont parfois fait appel à une préfabrication très poussée en usine comme la maison canadienne FAIRCRAFT 9 livrée en un seul bloc de douze tonnes, ou la maison AIROH 20 composée de quatre morceaux préfabriqués dont l’assemblage ne nécessita qu’une heure explique Hélène Caroux dans la plaquette du CAUE/CG93 consacrée à La cité expérimentale de Merlan.

Ces projets ont nécessité un important travail d'information auprès de la population concernée par le relogement dans ces prototypes car elle n'était pas habituée à vivre dans des maisons en bois, ni à cuisiner dans des cuisines américaines ouvertes sur une salle commune.

Maison Cimap © Archives municipales de Noisy-le-Sec (DR)La municipalité met en place une Commission de relogement des sinistrés afin d’organiser les attributions. Elle se compose de fonctionnaires municipaux et de représentants des services du logement créés par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme. Prévue initialement pour accueillir 150 maisons, la cité offre finalement 56 maisons prototypes dont 26 issues de pays étrangers. Les travaux commencés en septembre 1945, s'achèvent en 1953, date de livraison de la dernière maison.

Les chantiers expérimentaux comme le Merlan à Noisy-le-Sec mais aussi à Dunkerque ou à Mouveaux (au sud de Tourcoing) constituent de véritables expositions permanentes de la politique d'industrialisation du bâtiment menée par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme. Des visites y sont organisées. À Noisy-le-Sec, élus, architectes français et étrangers, étudiants, professeurs d'enseignement ménager, assistantes sociales se succèdent pour voir ces maisons, prototypes de préfabrication. Jusqu'en 1951, les habitants ont l'obligation d'ouvrir leur maison aux visiteurs deux demi-journées par semaine.

Cité de Merlan aujourd'hui : la maison Brissoneau et Lotz © Noisy-le-Sec Histoire(s)Aujourd’hui, l’état du bâti de la cité expérimentale de Merlan est très variable : les maisons réalisées en béton ont mieux résisté au temps que celles qui ont été construites dans des matériaux plus fragiles comme le bois ou les structures métalliques. Certaines résidences ont été démolies et il ne reste que 43 maisons sur les 56 d’origine. Pourtant, en raison de son patrimoine exceptionnel, la cité expérimentale de Merlan a été inscrite le 28 décembre 2000 à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

Le second chantier expérimental : le chantier de la Gare

L’exécution du second chantier expérimental de Noisy-le-Sec est confiée aux architectes Paul Nelson, Charles Sébillotte et Roger Gilbert, est situé près de la gare et porte sur des immeubles collectifs. Ces trois architectes avaient déjà travaillé ensemble sur la conception de l’hôpital franco-américain de Saint-Lô.

Reconstruction d'immeubles collectifs près de la gare © Archives municipales de Noisy-le-Sec (DR)Paul Nelson (1895-1979) est un américain francophile et communiste. Il se marie avec une Française en 1920 et travaille dans les années 1930 dans l’atelier d’Auguste Perret. Pendant la Seconde guerre, il est un véritable relais de la France Libre aux États-Unis au sein de l’association France For Ever dont il est le président. Raoul Dautry, le ministre de la Reconstruction, lui demande de réaliser une exposition sur la construction expérimentale aux États-Unis, la standardisation du bâtiment, tout ce qui est innovant aux yeux de la France et pose les pistes possibles pour mener à bien le chantier de la Reconstruction. Il travaille d’abord avec Raoul Dautry puis, quand François Billoux est nommé Ministre, en 1946, il devient conseiller du Ministre.

Pour la conception de l’îlot de la Gare Paul Nelson souhaite utiliser la pierre prétaillée qui est une piste possible de standardisation et de préfabrication car, en France, les maisons en bois ont du mal à s’implanter. Elles sont assimilées à l’habitat précaire alors que la pierre rassure. Un concours doit être lancé pour trouver le producteur de cette pierre prétaillée. Le chantier expérimental de petit collectif est accolé à la rue  Jean Jaurès en face de la gare en cours de reconstruction.
"Le chantier de la gare est une opération vraiment intéressante parce que l’échelle urbaine y est particulière. Par ailleurs, Paul Nelson a finalement peu construit en France, en dehors de l’hôpital franco-américain de Saint-Lô, qui est une œuvre majeure de la Reconstruction.
Si les architectes communistes sont souvent des modernes, partisans de Le Corbusier, d’André Lurçat ou d’Auguste Perret, les grands noms de l’époque, les politiques eux, sont beaucoup plus conservateurs du point de vue esthétique ; ils font confiance aux architectes, mais dans une proportion relative. À la suite, ce chantier n’aura pas d’effet d’entrainement"
explique Benoît Pouvreau dans un entretien réalisé avec l’association d’histoire de Noisy-le-Sec, Noisy-le-Sec Histoire(s).

Suite à une défaillance technique, l’îlot de la gare n'est livré qu'au cours de 1952 tandis que la dernière maison de Merlan ne sera habitable qu’en 1953. Les autres chantiers noiséens de reconstruction se terminent autour de 1955. Parallèlement, la cité-jardin du Londeau est livrée en 1951 et, plus tardivement, la cité "La Pierre Feuillère - Les Trois Bonnets" de l’Office public d’Habitation à bon marché de la Seine, sera achevée en 1957.


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