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Du bidonville au logement décent : la Cité des Francs-Moisins à Saint-Denis


Pour tenter d’en terminer avec la stigmatisation et les idées reçues concernant les grands ensembles, souvent à juste titre d’ailleurs, il est peut-être utile de rappeler quelques faits. Souvenirs pour les anciens, découvertes pour les plus jeunes, le Franc-Moisin n’a pas toujours été la cité en rénovation que nous connaissons aujourd’hui mais l’un des plus grands bidonvilles de la région parisienne.

Les bidonvilles se multiplient en Seine-Saint-Denis

L’histoire des bidonvilles appartient à celle du « mal-logement » ouvrier dont les hygiénistes prennent conscience au XIXe siècle. Dès le début des migrations étrangères du XXe siècle, les étrangers s’installent dans des quartiers dégradés qui, progressivement, se transforment en ce que l’on nommera plus tard des « bidonvilles ». Le terme, né en Afrique du Nord, s’applique à des ensembles de baraques et d’habitations précaires où vivent des travailleurs pauvres. Les Espagnols s’installent dans le bidonville du Cornillon, à Saint-Denis, mais aussi à Aubervilliers, Saint-Ouen, Pantin, La Courneuve, Drancy, le Blanc-Mesnil. Ces quartiers prennent le nom de « villages nègres ». Au Franc-Moisin, à Saint-Denis, les habitants eux-mêmes nomment leur rassemblement le « quartier chinois ». Italiens, Polonais et Portugais sont aussi présents dans le nord-est parisien mais ne créent pas, comme les Espagnols, des quartiers à l’identité aussi profondément marquée. Quant aux Nord-Africains, les « Français musulmans d’Algérie », célibataires dans un premier temps, très présents à Aubervilliers, Saint-Denis et Saint-Ouen, ils s’entassent plutôt dans les hôtels meublés.

Après la Seconde Guerre mondiale, le bidonville est perçu comme une extension transitoire de la crise aiguë du logement qui sévit alors. L’appel de l’abbé Pierre, en 1954, amplifie le phénomène car, parallèlement à l’élan de solidarité, il déclenche un afflux de mal-logé vers la région parisienne. D’autant que la reprise économique provoque l’arrivée massive de travailleurs algériens. À Saint-Denis, La Courneuve, Montreuil et Aubervilliers, les Espagnols, Portugais et Nord-Africains se détournent des hôtels surpeuplés et s’installent dans les « quartiers nègres ou chinois ». À Saint-Denis, les sites du chemin du Cornillon, de la rue du Landy, des Francs-Moisins et du Chemin de Marville accueillent les nouveaux arrivants, tandis qu’à Aubervilliers, ils s’installent majoritairement sur le chemin de halage du canal Saint-Denis. À La Courneuve, la Campa, près du vieux chemin de Stains, intègre Gitans andalous et Tsiganes.

En 1956, pour tenter de résoudre le problème, le gouvernement crée la Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (Sonacotral). Malgré la bonne volonté sociale de cet organisme, il devient rapidement un outil efficace d’encadrement des Français musulmans d’Algérie par le ministère de l’Intérieur. L’immigration algérienne s’amplifie et la résorption des bidonvilles est d’autant plus difficile que la Sonacotral souffre du manque de solidarité des Offices HLM, là où la crise sévit. Avec l’indépendance algérienne, en 1962, la Sonacotral perd à la fois sa spécificité envers les travailleurs algériens et son « l » final pour devenir la Sonacotra.
 

Les Francs-Moisins, l’un des bidonvilles les plus importants de France

Dans les années soixante, le site des Francs-Moisins s’impose comme celui de l’immigration portugaise après la suppression du bidonville de Champigny-sur-Marne tandis que les Algériens de Nanterre se tournent vers la Campa. En 1968, le bidonville des Francs-Moisins regroupe plus de 5000 personnes et se classe au début des années 1970 parmi les plus importants de France. Plusieurs années se sont écoulées entre la « découverte », entre 1962 et 1964, de la réalité des bidonvilles dionysiens, les premiers grands incendies du printemps 1967 et celui survenu dans la nuit du 15 juin 1970 qui ravage le bidonville du Franc-Moisin, faisant plus de 600 sinistrés.

Cette tragédie oblige l’action publique à se focaliser sur le cas du Franc-Moisin. L’opération menée sur ses terrains consiste en la construction d’un ensemble de logements HLM complété par d’autres constructions sur des terrains que l’Office HLM de Saint-Denis s’est procuré en partenariat avec la Logirep, filiale de la Sonacotra. Désormais, les habitants des bidonvilles sont moins déconsidérés par les municipalités qui organisent le transport scolaire gratuit, restauration et colonies de vacances, alphabétisation, installation de boîtes à lettres et ramassage des ordures et ce, malgré des riverains partagés entre rejet et solidarité.
Dès 1968, la Sonacotra édifie une cité de transit tout près du bidonville afin d’abriter les occupants sur le terrain duquel les premières constructions de logements s’élèvent. L’opération est d’autant plus complexe qu’une fois lancée, des familles continuent d’affluer dans le bidonville qui demeure le pôle d’attraction principal des travailleurs portugais en région parisienne.

L’action s’accélère lorsqu’en 1972, le gouvernement décide qu’à la fin de l’année tous les bidonvilles devront avoir disparu de la surface du territoire français. Plus de mille familles du bidonville sont relogées. Certaines le sont à Saint-Denis même, d’autres hors de la commune mais principalement en Seine-Saint-Denis. La Sonacotra est sollicitée pour la construction de cités de transit dont le nombre dépasse largement les premières prévisions. Plus de 500 logements provisoires sont édifiés à Saint-Denis mais aussi à Villetaneuse, Pierrefitte, La Courneuve et jusqu’à Villemomble afin de recevoir les habitants du bidonville du Franc-Moisin.

En janvier 1974, la cité du Franc-Moisin est officiellement inaugurée et les bidonvilles de la Seine-Saint-Denis sont considérés comme résorbés. En fait, à la fin de 1973, date qui aurait dû être le terme de l’opération, près de la moitié des familles concernées, population fortement fragilisée, se trouve en situation de transit. Ce n’est qu’au début des années 1980 que l’ensemble des cités de transit sont elles-mêmes résorbées, tandis qu’hôtels meublés et taudis redeviennent l’habitat principal des familles pauvres en général et immigrées en particulier.

Les 4000 logements à La Courneuve, le Clos Saint-Lazare à Stains, la Rose des Vents à Aulnay, les Francs-Moisins à Saint-Denis : les nouveaux quartiers de nos villes

Le patrimoine de logement social dans le quartier des Francs-Moisins compte 979 logements gérés par l’OPHLM de Saint-Denis et 900 par Logirep. Intégré dans le Grand Projet Urbain réunissant Saint-Denis, Aubervilliers et La Courneuve, le quartier des Francs-Moisins et ses voisins (Bel-Air, Allende, Floréal et la Saussaie) sont classés en ZUP et en ZRU. Les premières étapes sont franchies et le bâtiment 3 est démoli.

La signature pour un Grand Projet de Ville en 2001 et la convention de rénovation urbaine en 2007 tourne une nouvelle page pour les Francs-Moisins. Même s’il n’est pas aisé de se soustraire à la mauvaise réputation qui colle à la cité, le quartier a été rénové et embelli, au point que le réalisateur Abdellatif Kechiche y plante le décor de L’Esquive, film qui a obtenu quatre Césars en 2005. Les axes majeurs de la rénovation urbaine de la cité des Francs-Moisins concernent aujourd’hui la lutte contre l’habitat dégradé en passe d’insalubrité, l’amélioration de la qualité de vie, la réorganisation des espaces extérieurs avec notamment la création d’un parc au sein même de la cité ainsi que la réalisation d’équipements essentiels (groupe scolaire, gymnase, médiathèque). Les grands ensembles deviennent les nouveaux quartiers de nos villes.

Aujourd’hui, la réalisation du parc en cœur de cité est en passe de transformer radicalement le décor en proposant un lieu de convivialité précieux pour les habitants. Ce parc a également une autre vocation.Tout comme le quartier de L’Orme-Seul à La Courneuve occupe une place de transition entre la cité des 4000 et la ville, la réalisation du parc central des Francs-Moisins et la réhabilitation de la passerelle permettant aux piétons et aux cycles de franchir le Canal de Saint-Denis à proximité du stade de France désenclavent la cité et l’ouvre vers les quartiers voisins, premiers pas hors du ghetto.

Film - Eli Lotar / narration : Jacques Prévert. La misère à Aubervilliers après la guerre


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