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La cité des 4000 à la Courneuve


Face à la campagne, la ville a de tout temps eu mauvaise réputation. Les villes « mangeuses d’hommes », les villes « pourrissoirs », hantées par les « classes laborieuses classes dangereuses » font cortège dans les textes des hygiénistes du XIXe siècle, bien sûr, mais également dans les écrits concernant les villes dès l’Antiquité et le Moyen-âge. Le XXe ne peut échapper à cette règle et a fait des grands ensembles l’exutoire de tous ses problèmes sociaux. La cité des 4000 logements de La Courneuve est, à cet égard, exemplaire.

Pourquoi des grands ensembles ?

Trois phénomènes marquent particulièrement les années 1945-1975, celles que l’on nomme les « trente glorieuses ». Tout d’abord, la fin du malthusianisme : les Français font des enfants ! La natalité croît, la mortalité infantile atteint le plus bas taux d’Europe et la durée moyenne de vie s’allonge. La France n’a jamais connu une telle croissance démographique. Le baby boom n’est pas le seul responsable de cette augmentation. Le processus de décolonisation de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc puis, la fin de la guerre d’Algérie, ramènent en France deux millions de Français expatriés, les accords d’Evian fournissant le plus fort contingent avec l’arrivée des « pieds-noirs » et des « harkis ». Cet apport important de main d’œuvre qualifiée reste malgré tout insuffisant pour répondre aux besoins de l’expansion économique. Aussi fait-on appel durant une vingtaine d’années, 1954 à 1974, à l’immigration étrangère. Les entreprises vont sur place, dans les villages, embaucher de jeunes hommes à qui l’on promet du travail, un bon salaire et… un logement. Composée pour l’essentiel de travailleurs célibataires dans un premier temps, cette immigration devient vite familiale et contribue à l’essor de la natalité.

Ce bouleversement démographique s’accompagne d’une redistribution de la population sur le territoire : les campagnes se vident tandis que les agglomérations urbaines explosent. La région parisienne draine à elle seule une part importante des flux démographiques, des capitaux et des emplois. Enfin, un dernier phénomène, d’une certaine manière consécutif aux premiers, le mode de vie urbain s’impose avec sa forme particulière de consommation et la nature de son habitat. Pour faire face à la crise du logement, les mesures mises en place grâce aux nouvelles législations ne suffisent plus. Alors, des hommes ont des colères, comme l’abbé Pierre, d’autres des idées. Le 31 décembre 1958, un décret définit les Zones à Urbaniser en Priorité (les ZUP) et les Secteurs de Rénovation Urbaine (SRU). À la même époque, la fameuse « grille Dupont » (du nom de son concepteur) est mise en place. Elle définit les normes et les ratios d’équipement, assurant la même étendue « d’espace crèche » ou « d’espace piscine » pour chaque habitant d’une ZUP. Cette normalisation introduit une manière rassurante de « fabriquer » la ville. Des programmes d’une ampleur inégalée sortent alors de terre comme les Minguettes à Vénissieux, le Haut-du-Lièvre à Nancy et La Courneuve en région parisienne.

Les grands ensembles offrent le confort aux plus démunis

La construction de la cité de La Courneuve commence à la fin des années cinquante selon les plans des architectes Clément Tambuté et Henri Delacroix. Le maître d’ouvrage en est la Ville de Paris. Une fois la totalité des immeubles construits, la cité doit offrir 4000 logements. Ce chiffre lui restera attaché comme un étendard et, désormais, deviendra son nom. Les premiers locataires emménagent en 1963. La recherche architecturale n’est pas à l’ordre du jour, mais avec l’industrialisation de la construction et la standardisation des logements, les prix baissent. Cet abaissement du coût permet d’assurer dans ces logements sociaux un confort jusque-là réservé aux classes privilégiées : les W-C, la salle de bains, le chauffage central, l’ascenseur, le vide-ordure, etc. Ce que l’on considère aujourd’hui comme le confort minimum se révèle un véritable luxe pour la plupart des premiers locataires vivant auparavant dans des taudis, voire dans les bidonvilles voisins.

Les 4000 de La Courneuve sont construits en béton et selon les techniques les plus performantes de l’époque, à savoir le béton coulé sur place, l’utilisation du chemin de grue et les coffrages en tunnel. Le principe de la technique dite « du chemin de grue », permettant de réaliser de façon rationnelle de longues barres ponctuées de quelques tours, consiste à utiliser une voie ferrée sur laquelle roule la grue qui élève les composants et disposant ainsi, de part et d’autre de son « chemin », plusieurs immeubles rectilignes. Quant à la préfabrication industrielle des « coffrages en tunnels », elle remplace, en l’améliorant, le procédé de fabrication Camus qui avait été utilisé, notamment, pour la construction des Courtillières à Pantin. La logique industrielle de la réalisation des 4000 est typique du taylorisme appliqué au secteur du bâtiment : répétition du travail et spécialisation des tâches organisées selon un planning très strict. Les façades des barres des 4000 illustrent parfaitement ce principe. Chaque façade est constituée de panneaux, toujours le même, dans lequel est insérée, à chaque fois, la même fenêtre coulissante. L’apparente variation de couleur consiste à inverser les panneaux, la couleur une fois à gauche, une fois à droite. « Il y a là un effet de répétition de la même unité de composition architecturale. Des fois ça marche (allez donc voir la rue de Rivoli s’il n’y a pas de répétition), ici, ça ne marche pas, les gens ne sont pas contents », écrit Jean-Philippe Godin dans un article (favorable) concernant les 4000 de La Courneuve.

Si nul ne conteste l’efficacité quantitative de la politique en vigueur, des voix s’élèvent pour mettre en cause la qualité des réalisations. Au milieu des années soixante, l’égalitarisme face à l’habitat ne suffit plus à justifier ce que l’on surnomme déjà « les cages à lapins » des banlieues atteintes de « sarcellite ». Le malaise s’installe d’autant, que de tels ensembles auraient exigé un suivi technique important qui a fait défaut. Certes, la crise n’est pas sans effet sur la situation. Les résidents, constitués pour l’essentiel d’une population pauvre fortement touchée par le chômage, peinent à payer leurs loyers. Les impayés de plus en plus nombreux génèrent des difficultés financières pour l’Office HLM de Paris, (pour La Courneuve comme pour d’autres villes et d’autres grands ensembles) qui délaisse l’entretien des immeubles et la maintenance des équipements, provoquant une dégradation irréversible. Cette dégradation a eu un double effet : elle a étrangement stigmatisé la population des grands ensembles (comme si un habitat dégradé ne pouvait qu’abriter une population tout aussi « dégradée ») et a déconsidéré l’architecture des années soixante. Le béton a été rendu responsable, « celui par qui le scandale, puis le malheur arrive », écrit encore l’architecte Gaudin qui conclut son article en regrettant que « les 4000, avec leur cortège de béton, concrétisent le soi-disant échec de ce type d’urbanisme et d’architecture ».

Vers une renaissance de la cité des 4000 ?

En 1984, l’Office HLM de la Ville de Paris cède à la municipalité de La Courneuve la cité des 4000. Grâce à la réappropriation de ce quartier, la commune peut alors envisager la requalification de l’ensemble. La réhabilitation commence en 1986 par l’implosion de la barre Debussy. D’une longueur de près de deux cents mètres, la barre Debussy est détruite, en 8 secondes, à l’aide de 600 kilogrammes d’explosifs, sous les yeux des habitants de la cité. Certains applaudissent, d’autres pleurent. Cet événement, une première européenne très médiatisée, devient l’emblème de la mise en œuvre de la politique de la ville des années quatre-vingt. Après Debussy, à l’emplacement de laquelle se trouve aujourd’hui le quartier de L’Orme-seul, vient le tour de Renoir (en 2000), de Ravel et Presov (en juin 2004) et enfin, la démolition de la barre Balzac prévue pour 2009. Ces démolitions s’accompagnent de la réhabilitation de certains des immeubles et la construction de nouveaux logements. La requalification du quartier comprend également des projets destinés à améliorer la vie quotidienne comme le développement des services publics, la construction d’équipements sportifs, sociaux, culturels. La municipalité déclare souhaiter inscrire cet ensemble « dans une logique de développement durable, respectueux de l’homme et de l’environnement ».

Concrètement, le Grand Projet de Ville (GPV), projet global de développement social et urbain visant à insérer un ou plusieurs quartiers dans la ville, concerne trois grands quartiers à La Courneuve, dont celui dit de « la Tour-les Clos », au cœur des 4000. Ces projets sont réalisés grâce à une aide financière importante de l’Etat par le biais de l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine (créée en 2003) et agissant sur l’ensemble de la France. L’ANRU subventionne de nombreux autres projets en Seine-Saint-Denis comme le Clos Saint-Lazare à Stains ou les Courtillières à Pantin. Souhaitons que ces actions redonnent, pour le XXIe siècle, leurs lettres de noblesse aux grands ensembles en général et aux 4000 en particulier.


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