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Petite histoire de la restauration des monuments historiques


Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les fouilles d'Herculanum et de Pompéi, en Italie, et la création de musées dans toute l'Europe conduisent à instaurer une distance critique avec le passé qui devient un objet de recherche scientifique. À cette époque, la restauration est le fait de praticiens, restaurateurs à part entière. Le goût de la composition achevée a souvent conduit les sculpteurs à remplacer les parties manquantes. Cette mise au goût du jour, toute abusive qu'elle puisse parfois paraître, a permis de sauver bon nombre d'œuvres de la destruction. En effet, un patrimoine délaissé a moins de chance de survivre aux effets du temps.

Alexandre Lenoir : un conservateur ou un collectionneur ?

Alexandre LenoirLa période révolutionnaire, partagée entre le vandalisme et la sauvegarde, favorise l'émergence de personnalités comme celle d’Alexandre Lenoir.

Alexandre Lenoir est l'un des personnages de la Révolution qui continue à susciter parmi les historiens d'art et les archéologues les plus violentes controverses. Garde du dépôt des Petits-Augustins, créé en 1790 afin de conserver les œuvres d'art et les archives lors de la vente des biens du clergé (décrétée par l'Assemblée constituante quelques mois plus tôt), il récupère, recompose souvent arbitrairement et reconstitue des ensembles avec un souci de conservation au sein d'un même lieu, le musée des Monuments français.

Pour en permettre une présentation convenable, il est amené à restaurer, à compléter, voire à recréer certaines œuvres. Il les expose par ordre chronologique en les regroupant par siècle. Les dix éditions de son catalogue attestent du succès de son entreprise.

Les conquêtes révolutionnaires et napoléoniennes provoquent l'afflux d'œuvres venues de France, puis de toute l'Europe. Cette abondance bouleverse non seulement la connaissance des courants artistiques, mais aussi l’intérêt grandissant pour la conservation de ces collections qui, transportées et ballottées sur des chariots, nécessitent bien souvent d'être restaurées à l'arrivée !

Cependant, la Restauration prend, en 1816, la sage décision de rendre aux églises les monuments qui leur avaient été enlevés. Alexandre Lenoir est alors nommé administrateur des monuments français à la basilique Saint-Denis. Son œuvre de collectionneur avait vécu !

Découvrez l'exposition du Musée du Louvre consacrée à Alexandre Lenoir, du 7 Avril 2016 au 4 Juillet 2016.

Découvrez le rôle d'Alexandre Lenoir dans la conservation des tombeaux royaux au cours d'une visite commentée dans la Basilique Saint-Denis.

Naissance de la notion de "monument historique"

Avec le XIXe siècle, l’art entre dans l’âge du romantisme et du renouveau gothique. En Angleterre et en Allemagne, on s’intéresse de plus en plus aux ruines et aux monuments médiévaux qui sont restaurés dans le respect du style original. Pendant ce temps, en France, de nombreuses protestations s’élèvent contre la destruction de monuments historiques. Victor Hugo publie, en 1825, un premier pamphlet "Sur la destruction des monuments en France" dans lequel il dénonce la disparition des monuments médiévaux. En 1832, il réitère ses critiques avec son appel, Guerre aux démolisseurs, où l’on peut lire : "Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s’en va avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour, nous brisons quelque lettre du vénérable livre de la tradition".

Ce mouvement aboutit, en octobre 1830, à la création par Guizot du poste d’Inspecteur général des monuments historiques, puis en 1837 à celle de la Commission des monuments historiques. C’est la naissance de la notion de monument historique, et par extension, des organismes qui vont règlementer, encadrer le travail de restauration des monuments considérés comme présentant un intérêt artistique et/ou historique.

Liste des monuments historiques dans le 93

Eugène Emmanuel Viollet-le-DucRestaurer ou conserver : Viollet-le-Duc ou Rutskin ?

La restauration prend ses marques mais attend encore ses principes de base. Ils seront définis, non par des historiens de l’art, mais par les architectes. La seconde moitié du XIXe siècle est dominée par la figure de Viollet-le-Duc (1814-1879) qui prône la restauration stylistique, consistant à redonner au monument une unité de style de ses différentes composantes. L’approche de l'architecte français s’oppose à l'écrivain et critique d'art anglais, John Ruskin (1819-1900). Tous deux réagissent aux mêmes réalités, à savoir comment conserver les témoignages du passé historique et national, mais y apportent des réponses divergentes.

Viollet-le-Duc définit la restauration en ces termes : "Restaurer un bâtiment n’est pas le préserver, le réparer ou le reconstruire, c’est le replacer dans un état complet qui a pu ne jamais exister à une époque donnée". Cette théorie le conduit à restaurer les monuments dans un état supposé et théorique, contrairement à Ruskin qui préfère laisser les monuments du passé dans leur état, craignant que l'intervention les dénature et les trahisse.

D’autre part, Viollet-le-Duc s’applique à effacer les restaurations précédentes qui lui semblent non conformes. Il s’agit pour lui de redonner une sorte de pureté historique à un bâtiment, comme il essaiera de le faire pour la Madeleine de Vézelay ou à Notre-Dame de Paris qu’il a restauré en éliminant le portail XVIIIe siècle. Une telle position est originale mais critiquable car on est en droit d’estimer que les autres phases qu’a connues le monument peuvent avoir un intérêt.

Un certain nombre d’architectes, notamment britanniques, dénoncent, dans le travail de l’architecte français, la destruction de l’authenticité historique. John Ruskin, principal acteur de ce mouvement, oppose à la restauration la conservation. Pour lui la restauration signifie la destruction et il estime qu’il faut se contenter de conserver les monuments, et accepter qu’ils puissent mourir, plutôt que de les dénaturer par de faux ajouts. Dans son principal ouvrage concernant la restauration, Les sept lampes de l’architecture, publié en 1879, Rutskin définit les qualités et les valeurs de l’architecture en générale et met un accent majeur sur l’historicité d’un monument et sur son âge qui, pour lui, est un facteur essentiel dans la beauté et l’intérêt qu’il présente.

La démarche interdisciplinaire devient évidente

Il faut attendre les années 1930 et la première Charte pour la restauration des monuments historiques (1931) pour que la restauration trouve les principes et les fondements scientifiques qui lui permettent de déboucher sur une conception plus large de son rôle et de son statut.

Parallèlement, le laboratoire du département des peintures au Louvre est créé en 1932 et les progrès scientifiques profitent aux historiens de l’art. Ainsi, l'imagerie scientifique en fluorescence d'ultraviolet (qui révèle les repeints), sous infrarouge (dessin sous-jacent) et la radiographie, employée pour la première fois en 1895, sont autant de moyens de pénétrer sous la matière picturale et de révéler le processus de création de l'artiste et l'état de l'œuvre. L'analyse des liants ou des pigments, la coupe stratigraphique pour une peinture ou pour une sculpture polychromée fournissent une aide à la décision en restauration.

Il devient dès lors évident que seule la démarche interdisciplinaire, dont le principe ne sera vraiment énoncé que dans les années 1970, permet de confronter les points de vue de l'historien de l'art, du scientifique et du restaurateur.

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