seine saint denis

Le premier architecte nommé par Napoléon : Jacques-Guillaume Legrand

Lorsque Napoléon décide de faire rénover la basilique de Saint-Denis afin d’en faire le caveau impérial de sa famille, il ignore qu’il faudra plus de soixante ans pour venir à bout des énormes travaux que cela implique. Trois générations d’architectes vont participer à cette rénovation, chacun ayant sa propre conception des interventions à effectuer sur le bâtiment. L’édifice porte les marques spécifiques de ces trois architectes. Le premier à être nommé par l’Empereur et à entamer ce colossal projet est Jacques-Guillaume Legrand.

Jacques-Guillaume Legrand : un architecte émérite

Après avoir fait ses études au collège Louis-le-Grand, Jacques-Guillaume Legrand (1743-1808) entre à l'École des Ponts-et-Chaussées, où se signalant par des dispositions peu communes, il attire l'attention de Jean-Rodolphe Perronnet (1708-1794), le fondateur de cet établissement. Inspiré par l'amour des arts, Legrand se tourne vers l'étude de l'architecture. Il suit les cours de Jacques-François Blondel, professeur de l'académie royale d’architecture, sans pour autant abandonner les Ponts-et-Chaussées. C’est à l’académie royale d’architecture que Jacques-Guillaume Legrand et Jacques Molinos se rencontrent.  Leurs noms sont depuis devenus inséparables dans leurs différents travaux. Après la mort de Blondel, Legrand suit les leçons du peintre Charles-Louis Clérisseau dont il épousera la fille en 1789, à son retour d’Italie.  

En effet, depuis longtemps Jacques-Guillaume Legrand rêve de l’Italie. Il évoque son projet à Jacques Molinos et les deux amis décident d’y partir ensemble. Leur réputation dans le milieu professionnel commence alors à être appréciée, notamment après la réalisation commune  de la coupole de la Halle-au-Blé (l’actuelle Bourse du commerce), selon les principes de Philibert Delorme à savoir une charpente réalisée en petits bois.

Arrivés sur le sol d'Italie en 1785, Legrand et Molinos ne négligent rien de ce qui pourrait rendre leur voyage instructif. L’ouvrage d’Antoine Desgodets sur les Edifices antiques de Rome à la main, rédigé en 1682 et véritable bible des architectes jusqu’au XIXe siècle, Legrand mesure plusieurs monuments, en moule les détails les plus importants, et consigne ses remarques sur le livre même, dont il rectifie quelques erreurs. Il semble qu’un abus de confiance ait fait perdre à Legrand le prix de son travail, qu'un autre se soit approprié depuis en transcrivant sur son propre exemplaire ces notes précieuses et dont il se serait fait passer pour être l'auteur.

Après avoir visité les temples de Paestum, important centre archéologique situé en Italie du sud, Legrand, toujours accompagné de Molinos, s’apprête à visiter la grande Grèce, lorsqu'il est rappelé en France. De retour à Paris, il commence par épouser Marie-Joséphine Clérisseau. Puis, durant vingt années, il ne cesse de s'occuper de travaux d'architecture, soit pour le gouvernement, soit pour des particuliers, tout en continuant ses travaux littéraires et de critique d'art.

Toujours indissociables professionnellement, Molinos et Legrand réaménagent, entre autres travaux, l'hôtel Marbeuf, 31 rue du faubourg Saint-Honoré, célèbre pour le raffinement de sa décoration polychrome dans le goût de l'Antiquité (détruit), et construisent le Théâtre pour la Comédie-Italienne (en 1789-1790, aujourd’hui détruit) et la mairie d’Auteuil, en forme de temple grec (1792). Lorsque la fontaine des Innocents, qui était adossée à l’église des Saints-Innocents, est déplacée sur la place dite, à l’époque, du marché des Innocents, Legrand et Molinos sont chargés du transport et de la restauration de la fontaine décorée par Jean Goujon.

Le ministre de l'intérieur confie à Jacques-Guillaume Legrand la restauration des monuments de Paris  tandis que le préfet du département le nomme inspecteur en chef de la deuxième section des travaux du département. En 1805, il reçoit la charge de restaurer l’ancienne église abbatiale de Saint-Denis.

Legrand entreprend la restauration de la toiture de la basilique

L’idée de Jacques Legrand est de transformer l’église en un monument funéraire constitué de marbre, de stuc et de peinture noire ! Mais, l’urgence concerne le rétablissement de la toiture et des verrières. En effet, le 20 germinal an II (9 avril 1794) le Comité de Salut public de la Convention nationale avait réquisitionné des ouvriers du bâtiment, particulièrement des couvreurs et des charpentiers, afin de « découvrir » l’église de l’abbaye de Saint-Denis dont la toiture était constituée de plomb. La basse tour où se trouvaient les deux bourdons (dont seul le gros est resté) et le clocher de la grande sacristie dont la toiture était également en plomb sont aussi découverts.

Commencée le samedi 29 mars 1794, l’opération est terminée deux semaines plus tard. La toiture éventrée, l’église n’est plus en état de recevoir quiconque et, à ce moment là, on ignore encore quel sera son sort. On parle de l’abattre, de la vendre en plusieurs lots (à charge pour chacun des acquéreurs de démolir la partie de l’édifice qui serait sur sa parcelle) ou de l’utiliser comme magasin. Vers le 29 octobre 1794, le transport des gisants vers le dépôt des Petits-Augustins à Paris, tenu et organisé par Alexandre Lenoir, commence.

En partie sans toiture, ouverte à tous les vents depuis que la plupart des vitraux ont été déposés, l’édifice est livré aux intempéries. En 1802, François-René de Chateaubriand dans son Génie du christianisme décrit ainsi la basilique : « Mais où nous entraîne la description de ces tombeaux déjà effacés de la terre ? Elles ne sont plus, ces sépultures ! Les petits enfants se sont joués avec les os des puissants monarques : Saint-Denis est désert ; l’oiseau l’a pris pour passage, l’herbe croît sur ses autels brisés : et au lieu du cantique de la mort, qui retentissait sous ses dômes, on n’entend plus que les gouttes de pluie qui tombent par son toit découvert, la chute de quelque pierre qui se détache de ses murs en ruine, ou le son de son horloge, qui va roulant dans les tombeaux vides et les souterrains dévastés. » (Livre 2 - Tombeaux - Chapitre IX -Saint-Denis).

Jacques Legrand entreprend les travaux de couverture en ardoises de l’église et de la tour des bourdons au mois de mars 1805. La charpente rétablie est moins haute que celle de la couverture en plomb.

Deux corridors inconnus de la crypte carolingienne sont révélés

Plan dressé par Rossignol en 1806 dans lequel apparaissent, pour la première fois, les deux corridors de la crypte-martyrium carolingienneVers le mois d’octobre 1805, Legrand fait commencer le rétablissement des roses et des grands vitraux, d’abord les trois vitraux du fond du rond-point du chevet, puis successivement ceux des autres parties de l’église. En mars 1806, le chevet est terminé ainsi que la croisée du côté du midi, la première croisée du chœur et la rose du même midi.

Ces vitraux sont en verre blanc ornés de bordure de couleur. La marque de Napoléon y apparaît avec, dans les deux grandes roses, des croix de la Légion d’honneur et des étoiles. L’ampleur des travaux liés aux vitraux est considérable et le coût tout autant : matériaux utilisés, travail des verriers qui logent sur le chantier, création de petits fourneaux afin de cuire sur place, etc. L’Empire attribue un budget considérable à la restauration de l’église.

Legrand étend son entreprise à la peinture et à la décoration du futur caveau funéraire. L’intérieur des galeries est peint en noir afin d’en faire ressortir les petits piliers. Les murs extérieurs du caveau de la crypte sont entourés de niches en cul-de-four (voûte formée d’une demi-coupole, soit un quart de sphère) reliées aux colonnes isolées du déambulatoire et dans le chœur supérieur. À cette occasion, Jacques Legrand découvre deux corridors de la crypte-martyrium carolingienne et les colonnes des arcatures décorant les parois de la crypte à l’époque romane. Ces deux corridors nous sont révélés par un « Plan des caveaux et sépultures qui existoient autrefois dans l’église de Saint-Denis », plan très précis dressé par le cryptographe Antoine-Bonaventure Rossignol en 1806.

Le surcroît de travail conduit Jacques-Guillaume Legrand à la mort

Chargé depuis environ deux années par le ministre de l'intérieur de restaurer l'église de Saint-Denis et d'y rétablir la sépulture des rois, Guillaume Legrand s'était installé sur le chantier même pour mener à bien cette entreprise.

Sous l’ampleur et la multiplicité des divers travaux dont il se voit chargé et qu'il ne sait pas refuser, sa santé s’altère. Il a présumé de ses forces et se trouve victime de son zèle. Une maladie de langueur, une dépression dirait-on aujourd’hui, aboutit à sa mort, à Saint-Denis, le 10 novembre 1808, l’empêchant de terminer l’œuvre qu’il avait entreprise dans la basilique. L’architecte Jacques Cellérier lui succèdera.

Jacques Legrand désirait que ses restes soient transportés dans la commune d'Auteuil, résidence habituelle de la famille de son épouse. Les ouvriers travaillant sur la restauration de la basilique de Saint-Denis se disputent l'honneur de porter son corps. Après avoir écouté le discours de l’un de ses amis, Quatremère de Quincy, membre de l'Institut, archéologue et philosophe, ils l'accompagnent, à pied, depuis Saint-Denis jusqu'au cimetière d'Auteuil.

Les arts doivent à Legrand plusieurs ouvrages littéraires. Il avait entrepris une Histoire générale de l'Architecture, ou Comparaison des Monuments de tous les âges chez les différents peuples. Ce travail qui devait former au moins trente volumes est resté manuscrit et incomplet. Legrand en avait donné, antérieurement, un aperçu dans un ouvrage qu'il avait rédigé pour servir de texte aux planches du Parallèle des Édifices anciens et modernes, par Jean-Nicolas Durand, professeur d'Architecture de l'École Polytechnique.

Legrand a fourni notamment la Nomenclature des Antiquités de la France, publiée par Charles-Louis Clérisseau, son beau-père, une traduction nouvelle du Songe de Poliphile (d’un auteur anonyme italien publié en 1467), le texte d'un recueil de monuments d'architecture grecque publié sous le titre de Galerie Antique, celui de la Description de Paris et de ses Édifices (1808), etc.



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