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L'hôpital psychiatrique de Maison Blanche à Neuilly-sur-Marne

La capacité de l'asile de Ville-Evrard devenue insuffisante, et ce malgré la construction de nouveaux quartiers, incite le Département de la Seine à prendre, en 1894 (délibération du 6 juillet), la décision de construire un nouvel ensemble au nord de la route de Strasbourg (RN34). Le projet propose un asile pour 700 femmes, un asile spécial d'alcooliques pour 500 hommes, des services généraux communs. Ce 5e asile de la Seine prendrait le nom de Maison-Blanche, du nom d'un lieu-dit du domaine de Ville- XIII. Evrard. Le concours d'architecture est remporté par l'architecte Morin-Goustiaux, avec son projet de grand édifice bâti en forme de château Louis Morin-Goustiaux dirige lui-même les travaux de Maison Blanche qui débutent en 1896. Neuilly-sur-Marne appartient alors au département de Seine-et-Oise, dont la préfecture est Versailles, et la sous-préfecture Pontoise. Elle fait aujourd'hui partie de la Seine-Saint-Denis.

Quelques mots à propos de Georges Morin-Goustiaux , architecte de l’asile

Né en 1859 dans le Loiret, Georges Morin-Goustiaux entre à l’Ecole des Beaux Arts de Paris en 1878. Il est l’élève de Julien Guadet, lui même un élève de Labrouste et qui dirigea l’atelier de construction des frères Perret. Morin-Goustiaux est diplômé en 1890. Il devient membre de la Société centrale des architectes et se voit médaillé au salon de 1897. Il se rend aux Etats-Unis où il obtient, en 1904, le Grand Prix de Saint-Louis. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur et Officier de l’Instruction publique.

Morin-Goustiaux participe aux concours publics pour la construction de collèges (Epinal, Joigny, 1891), de mairie (ivry, 1894), d’hôpitaux (Bretonnaux et San Francisco), d’écoles et d’asiles. Il obtient le premier prix et construit l’hôpital français de San Francisco, l’immeuble de la compagnie La New-York à Paris, le 5e asile de la Seine, Maison Blanche domaine de Ville-Evrard et l’asile d’aliénés de Trieste. Cet architecte réalise, entre autre, le pavillon des Etats-Unis à l’Exposition Universelle de 1900, le monument commémoratif dans le cimetière de Puebla au Mexique, quelques constructions particulières et des immeubles de rapports comme le n°6-8  de la rue Monttessuy (7e) à Paris où il vécut de 1890 à 1892. Georges Morin-Goustiaux est aussi l’architecte qui réalisa, en 1907, les docks, anciens magasins généraux, situés quai d’Austerlitz à Paris et qui, après réhabilitation, sont aujourd’hui le nouveau musée de la Mode, ouvert au public le 13 avril 2012.

Les grandes étapes de la construction de Maison Blanche

Les agrandissements successifs de l'hôpital psychiatrique de Maison Blanche traduisent aussi bien les besoins de place toujours croissants que l'évolution des conceptions thérapeutiques. Trois grandes campagnes de construction peuvent s’y repérer : 1897-1900 ; 1909-1911 et 1932-1935

Le projet définitif de construction est approuvé le 28 décembre 1895. Du plan initial conçu symétriquement de part et d’autre de l’axe central des services généraux, seule la première tranche est réalisée au moment de l’ouverture. Cette première tranche (Maison Blanche I) comprend le bâtiment d'administration, deux parloirs, la salle des fêtes, le pavillon des bains, la pharmacie, la cuisine, un ensemble de quatorze pavillons pour malades, disposés symétriquement autour d'un mail, reliés par des galeries couvertes. Les pavillons, en briques, alternativement séparés par une cour ou un jardin, comportent un étage et, du côté extérieur, s'achèvent en une rotonde à cinq pans abritant la salle de jour. Ils sont parallèles entre eux et perpendiculaires au grand mail central.

Finalement réservé aux femmes, selon une décision du Conseil général de la Seine en 1898, « l'asile de Maison Blanche », dit-on jusqu'au décret du 5 avril 1937 (qui substitue au terme « d’asile » celui « d’hôpital psychiatrique »), et continue-t-on encore couramment à dire, ouvre le 1er juillet 1900. En plus des bâtiments, il offre un parc, un potager, des serres et ses jardiniers, une importante blanchisserie et ses blanchisseuses ainsi qu'une équipe de pompiers. Les bâtiments des services généraux et les pavillons pour le logement des médecins et du pharmacien sont également édifiés dès cette première tranche. L'institution peut accueillir jusqu'à 3200 malades. C'est la grande époque asilaire. Il y a, en fait, dans les premières années du XXe siècle, 630 hospitalisées pour un effectif de 144 agents.

En 1909, une nouvelle section de pavillons ouvre. Ils sont répartis dans un jardin à l'anglaise selon les préceptes appliqués en Allemagne de « l'asile village », jugé moins contraignant pour les malades. Cette deuxième tranche (Maison Blanche II) est réalisée sous l'impulsion de Paul Sérieux, directeur, et comprend trois sections de pavillons : alcooliques, hystériques, épileptiques avec un réfectoire en bout de terrain.

Pendant le premier conflit mondial, l'asile d'aliénées est converti en hôpital militaire après que les malades aient été évacuées les 4 et 5 septembre 1914, On y trouve alors un service d'amputés, un de gazés, un de « confus », un service de médecine générale et un service de convalescents. Après la guerre, l’hôpital reprend ses fonctions d’asile d’aliénés.

Dans l'Entre-deux-guerres, le manque de place est chronique. Il faut cependant attendre 1932-1935 pour voir construire un sanatorium dans l'enceinte de l'hôpital, un château d'eau, une morgue, une centrale thermique et un jardin d'agrément. En 1934, une nouvelle section de sept pavillons est ouverte. Ceux-ci, construits en tôle d'acier selon le procédé constructif Fillod, reprennent la trame du plan de la première série de pavillons du début du siècle, ceux de 1909. Le procédé imaginé par Ferdinand Fillod consiste en des constructions métalliques à base de profilés et de tôles d’acier, entièrement modulables, à montage et démontage rapide, principalement destinées à un usage temporaire dans un lieu déterminé. Ses « baraques » métalliques ont souvent été utilisées pour des campements militaires, mais aussi des logements, des bureaux, des écoles, des dispensaires et même une église (à Crusnes, en Moselle), construite en 1938 et 1939.

Après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux pavillons sont mis en service à la périphérie des anciens, les « manivelles » (béton et brique de parement), puis les « patios » (préfabriqués) que l'on retrouve également à Ville-Evrard. La superficie totale du domaine qui était d’environ 27 hectares en 1900, occupe 37 hectares en 1848. L'établissement accueille alors plus de 2000 malades, uniquement des femmes jusqu'en 1971, puis progressivement aussi des hommes avec l'introduction de la mixité.

L’impact du second conflit mondial sur l’asile

Lors d'une réunion relative à la défense passive tenue le 17 septembre 1938 à la Direction des Affaires départementales, et en présence de représentants de tous les établissements départementaux, notamment des hôpitaux psychiatriques, il est annoncé que la préfecture remettra « des masques (à gaz) à tous ses agents non mobilisables, mais non aux pensionnaires et malades qui font partie de la population civile et en seront munis par les soins de l'Etat ». Le directeur de Maison Blanche demande que soient également munis de masques « quelques malades tranquilles capables de rendre des services en cas de panique, donc assimilables au personnel » et que soit à cet effet constituée une petite réserve de masques. Cette proposition obtient un avis favorable.

L'hôpital se prépare au pire et diverses mesures sont prises, comme la constitution de stocks, le camouflage de bâtiments en tôle d'acier, l'aménagement de tranchées, l'installation d'un poste de secours dans un sous-sol, la formation d'équipes de secours, ainsi que l'essai des masques à gaz par chaque agent et certaines malades tranquilles. Cependant, le directeur considère que les malades ne sont pas en sécurité et demande leur évacuation en province.

En dépit de ses demandes réitérées, l'établissement n’est pas évacué. Quelques dizaines de malades seulement sont transférées à Rodez le 15 juin 1940. Lors de l'invasion, l'hôpital ne subit aucun dommage, et les réquisitions allemandes se limitent à du matériel de literie. En juillet 1940, Maison Blanche se retrouve en zone occupée, où les conventions d'armistice prévoient que l'administration continuera à relever du Gouvernement français. Le 17 juillet 1940, une semaine seulement après avoir obtenu les pleins pouvoirs, le maréchal Pétain promulgue deux lois. La première concerne l'accès aux emplois dans les administrations publiques. Ceux-ci sont désormais réservés aux Français, nés de père français. À Maison Blanche, tout le personnel est contraint de signer un formulaire imprimé dans lequel il déclare : « Ne pas tomber sous le coup de l'interdiction portée par la loi précitée du 17 juillet 1940 ». Chacun d’entre eux est tenu de déposer personnellement sa déclaration à la direction. Quinze agents sont concernés, mais, après avoir sollicité une dérogation, ils conservent leurs fonctions. Aucun d'entre eux ne sera suspendu ou révoqué.?? Pourtant, curieusement, le 16 novembre 1944, soit trois mois après la Libération et le rétablissement de la légalité républicaine, une interne en médecine de Maison Blanche remplit à son entrée en fonctions un questionnaire demandant notamment : ?«Votre père est-il français d'origine? Votre mari est-il français d'origine ? ».

La seconde loi du 17 juillet, la Loi sur les retraits d'emploi, n’a pas eu d’impact sur le personnel de Maison Blanche. Aucun agent ne semble avoir été licencié pour « activités extra-administratives incompatibles avec l'exercice normal de la fonction », c'est-à-dire pour activités politiques anti-gouvernementales. En 1940, l'hôpital compte près de 2600 malades réparties dans cinq "sections", dont un service spécial de traitement des aliénées tuberculeuses du département de la Seine. Chaque section est dirigée par un médecin-chef assisté d'un interne, soit un seul médecin et un seul interne pour plus de 500 malades, situation courante à l’époque. Ne recevant que des malades femmes, le personnel est presque exclusivement féminin et n’est pas touché par la mobilisation. Comme les autres hôpitaux psychiatriques de la Seine, les malades reçues à Maison-Blanche viennent de Sainte-Anne, établissement central chargé de recevoir, observer et répartir tous les aliénés en placement d'office (PO) ou placement volontaire (PV). Enfin, signalons une spécificité parisienne : les mesures de placement d'office (et leur levée) relèvent du préfet de police (de Paris), alors que les hôpitaux sont sous la tutelle du préfet de la Seine. Dès le deuxième semestre de 1940, la pénurie est générale et le rationnement, comme pour l’ensemble de la population, touche les produits courants, linge, chaussures, vaisselle, essence, tabac, combustibles ainsi que l'alimentation. Les difficultés de chauffage obligent en 1942 à regrouper les malades et à fermer plusieurs pavillons. Un système d’approvisionnement est mis en place, qui ne permettra pas de survivre à celles qui n'ont strictement que leur ration, ce qui est le cas de la majorité des malades internées à Maison Blanche.

Les désaliénistes prônent le maintien des malades mentaux au sein de la cité

Avec les années 1970, commence pour les hôpitaux psychiatriques l'aventure du « secteur ». En effet, une circulaire ministérielle de mars 1960  crée la politique de secteur psychiatrique grâce à l'action des médecins désialénistes : à chaque arrondissement de Paris correspond un secteur de psychiatrie censé proposer aux patients des lits d'hospitalisation et aussi des alternatives, avec les hôpitaux de jour, de nuit, de crises, etc. À cette date, Maison Blanche est en charge des trois secteurs du 18e, des deux secteurs du 19e et de celui du 9e arrondissement. Les grands hôpitaux psychiatriques et le cadre unique cèdent la place aux petites structures et au maintien des malades mentaux au sein de la cité. Les infirmiers psychiatriques deviennent infirmiers de secteurs psychiatriques (dont la formation spécifique s'arrêtera en 1992) et les psychologues sont de plus en plus présents dans les services. En 1971, Maison Blanche est divisé en huit sections permettant l’hospitalisation de 2125 femmes et 1200 hommes.

Parallèlement la loi de 1838, inspirée par Esquirol et qui décrète deux mesures d’internement : le placement d'office (PO) et le placement volontaire (PV de par la volonté du peuple), cède la place à celle du 27 juin 1990 en mettant l'accent sur le soin et le renforcement des droits du malade. Elle conserve toutefois deux modes d’hospitalisation sans consentement. Le placement d'office est remplacé par l'hospitalisation d'office. Le placement volontaire (sous entendu, par la volonté du peuple) cède la place à l'hospitalisation à la demande d'un tiers. Les patients ayant donné leur consentement sont en hospitalisation libre. Dans le cadre de la mise en place de la politique de sectorisation, l'hôpital psychiatrique de Maison Blanche, qui accueille des malades parisiens, est progressivement désaffecté.? En 1996, son nouveau directeur fait adopter par le conseil d'administration la mort programmée de l'hôpital avec, peu à peu, le transfert de tous les lits vers Paris. Ne doivent rester à Maison Blanche que 127 lits de long séjour « pour les gens très âgés ».

Un Centre Hospitalier Spécialisé à la pointe de la psychiatrie moderne

En 1978, l’hôpital de Maison-Blanche, Centre Hospitalier Spécialisé en psychiatrie, disposait sur le site de Neuilly-sur-Marne d’une capacité de 2400 lits. Il offrait également des structures, type hôpital de jour et ateliers thérapeutiques, implantées dans Paris intra-muros. Depuis, d’autres créations ont vu le jour de type et de vocation analogues.

Aujourd’hui, l'Etablissement Public de Santé Maison Blanche (EPS) développe toujours ses activités sur le quart nord-est de Paris intra-muros. Il assure la prise en charge en santé mentale de la population des 9e, 10e, 18e, 19e et 20e arrondissements, soit une population de près de 700 000 habitants, le 1/3 de la population parisienne. Sa fonction d’hôpital psychiatrique a évolué en développant une logique de services de santé intégrés à la cité qui regroupe dix secteurs de psychiatrie adulte et deux secteurs de psychiatrie enfant, un service intersectoriel addictions, psychiatrie, toxicomanie. Une soixantaine de lieux (structures ambulatoires et hospitalisation) proposent des soins et un suivi en santé mentale. Parallèlement, le panel des services offerts se diversifie afin de répondre à des besoins sanitaires de publics nouveaux : enfants, adolescents, personnes dépendantes de produits toxiques ou atteintes par le virus du sida ou de l'hépatite, personnes âgées souffrant de démence. La mission de l'E.P.S. Maison Blanche ne se limite pas aux soins mais aussi à la recherche et la diffusion des savoirs. Il abrite également l’important Institut de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) de l’hôpital de Maison Blanche / Montfermeil Théodore Simon de Neuilly-sur-Marne ainsi que l’Institut de Formation Ambulancier de l’Est Parisien.

Maison Blanche : un site remarquable dont la reconversion est à l’étude

L'ensemble de l'hôpital Maison Blanche est implanté sur un site arboré avec un service des jardins et des serres près de l'entrée : un mail de marronniers pour la première tranche, un jardin à l'anglaise pour la deuxième tranche, un jardin d'agrément de style art déco à gauche de l'entrée, des platanes au nord des bâtiments Fillod. La remise aux normes à des fins de modernisation et d'hygiène a entraîné des transformations dans la plupart des bâtiments, voire la modification de leur aspect extérieur. L'intérêt du site réside dans la juxtaposition des deux types de plans, témoignage des hésitations et des avancées thérapeutiques au tournant du siècle. La salle des fêtes, le bâtiment du sanatorium (architecture régionaliste, plan atypique) et l'ensemble des bâtiments « Fillod » constituent les autres spécificités intéressantes du site. D'une manière plus générale, comme à Ville-Evrard, l'insertion des édifices dans un environnement paysager propre à chaque époque constructive en fait un site remarquable. Un projet de reconversion des bâtiments anciens est à l'étude.


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