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De la fée électricité à la magie du cinéma : La cité du cinéma de Luc Besson à Saint-Denis II


En 2003, Luc Besson présente pour la première fois son projet de construction d’une cité du cinéma qu’il imagine située carrefour Pleyel, à Saint-Denis, sur le site de la centrale thermique II (la plus récente). Il envisage la réhabilitation du bâtiment avec l’aménagement de plateaux de tournage et de bureaux dans le but d’y accueillir l’ensemble de la production cinématographique européenne. Le choix du site n’est pas anodin. Marquée par l’innovation, la recherche et la production d’une énergie devenue indispensable, tant à la vie des individus qu’à celle des entreprises, cette ancienne « cathédrale électrique » va se muer en une « cathédrale du cinéma » sous les mains et la volonté d’un triple partenariat constitué du département de la Seine-Saint-Denis, de la ville de Saint-Denis et de la communauté d’agglomération Plaine Commune et de la société EuropaCorp créée par Luc Besson pour réaliser son projet pharaonique. Des visites guidées de la Cité du cinéma sont régulièrement organisées.

Le baron Empain fait édifier la centrale électrique Saint-Denis I

L’aventure électrique commence dans les années 1870. Destinée dans un premier temps à l’éclairage, l’électricité est rapidement utilisée pour les transports urbains parisiens. L’électrification industrielle n’arrivera que plus tardivement, après la 2nde guerre mondiale. Le succès de la « fée électricité » provoque la multiplication des implantations d’usines productrices en banlieue.En 1903, le baron Empain crée la Société d’Electricité de Paris (la SEP) et prend l’engagement de fournir, dès 1906, suffisamment de courant pour alimenter la Compagnie du Métropolitain, fondée depuis 1898.

La SEP acquiert un terrain de 60 000m² à la Plaine Saint-Denis, entre le quai de Saint-Ouen et la rue Ampère, face à l’Île-Saint-Denis. Une usine thermique y est construite en un temps record. La centrale thermique I est née ! La conception générale de la centrale Saint-Denis I est attribuée à l’ingénieur Nicolini (on ignore le nom de l’architecte) qui procèdera également aux extensions extérieures ainsi que les bâtiments annexes : la conciergerie et le bâtiment administratif d’entreprise, séparés par un jardin d’usine, le perron « Art Déco » de la salle des machines, les vestiaires pour le personnel, les garages, la station de filtrage, le tableau triphasé dont l’accès se fait dans la salle des machines par un escalier métallique à double volée divergente, le bâtiment autotransformateur, l’atelier de réparation. Le charbon est acheminé jusqu’à la centrale par la Seine et par un embranchement du Chemin de Fer du Nord. Équipée de quatre groupes turboalternateurs, Saint-Denis I offre une puissance utile de 20-24 M-W (contre 11 M-W à l’usine de Bercy désormais insuffisante). Les 24 chaudières sont fabriquées par la Société des Fonderies et Ateliers à La Courneuve (Babcock et Wilcox) qui réalisent également les travaux de fondation.

La Société des Fonderies et Ateliers édifie également, en bordure du fleuve, un appontement en béton armé où accostent péniches et chalands apportant le charbon. Les bateaux sont déchargés par des grues électriques qui élèvent le charbon qui se trouve alors transporté par des convoyeurs à tabliers métalliques jusqu’à la tour de concassage puis aux silos situés au-dessus des chaudières. L’eau froide étant nécessaire à la production, une canalisation conduit l’eau de la Seine jusqu’aux stations de pompage et de filtrage de l’usine. Dès lors, elle ne cesse d’augmenter sa puissance afin de répondre à la demande grandissante et devient le plus gros fournisseur d’électricité de Paris et de la banlieue parisienne. Après la 1ère guerre mondiale, La SEP décide de  moderniser ses installations et construit, en 1920, une quatrième chaufferie à pulvérisation, multipliant les hautes cheminées crachant leurs vapeurs. La centrale thermique du bord de Seine, Saint-Denis I, devient « l’usine aux dix-huit cheminées », maintes fois reproduites par les artistes.

Du point de vue architectural, Saint-Denis I a été construite avec une ossature métallique. Comme cela se faisait encore lors de son édification, l’ossature métallique de la salle des machines (longue de 240 mètres) est cachée derrière une composition de façade classique, avec fronton, pilastres et frises décoratives.

Avec les beaux jours de la fée électricité, Saint-Denis II sort de terre

La multiplication des lignes du métropolitain, l’accroissement de la demande énergétique liée à la croissance urbaine et le développement intensif de la consommation électrique industrielle conduisent la SEP à augmenter ses capacités de production. C’est le temps de la construction des grandes centrales électriques de la région parisienne : Gennevilliers, Ivry-Port, centrale thermique de Vitry-Nord, usine électrique de la Compagnie des Tramways de l’Est Parisien à Vitry-sur-Seine et la centrale thermique  Arrighi, également à Vitry-sur-Seine. À Saint-Denis, la SEP envisage, en 1928, la construction d’une seconde usine près de la première. Encadrés par Nicolini et l’ingénieur en chef des travaux, Boudrant, les ingénieurs de la SEP conçoivent un projet d’extension. Le « boîtier enveloppant » de l’usine est conçu par l’architecte Gustave Umbdenstock, professeur d’architecture à l’école polytechnique. Le plan de la seconde centrale subit les contraintes du terrain qui mesure 400 mètres sur 150. Cette configuration oblige l’architecte à une succession de bâtiments dont il tente une unification architecturale par l’usage de lignes verticales et horizontales. En revanche, dans sa volonté de glorification de l’entreprise, il réalise deux visages distincts de l’entreprise : côté Seine, celui des bureaux, le bâtiment affiche des façades de prestige ; côté Est, donnant vers les anciens parcs à charbon, l’extérieur de la chaufferie célèbre la production en imaginant de hautes baies étroites et des cheminées métalliques.

Les Forges et Ateliers de Constructions électriques de Jeumont (fournisseur des alternateurs) réalisent la charpente métallique de la salle des machines. Dans cette salle des machines, réalisée en béton armé, un escalier double, revêtu de comblanchien, un calcaire dur utilisé pour la décoration, permet d’accéder aux trois groupes turboalternateurs. C’est cet escalier en vis qui séduira Luc Besson lors du tournage de Nikita qu’il réalisa dans l’ancienne salle des machines de Saint-Denis II et décidera du sort prestigieux de la centrale désaffectée. Le "Poste Ampère" (transformateurs, bâtiment de décuvage, pavillon de contremaître) et le "kiosque vigie" (poste de garde) sont élevés à la fin des années 1930. Une avenue privée reliait cet ensemble aux pavillons des ingénieurs aujourd’hui détruits. Cette ancienne avenue privée est devenue la rue Ampère. Dès 1933, Saint-Denis II contribue, avec ses 150 M-W et ses six chaudières, à l’alimentation des grands services publics comme le métropolitain, les Transports en Commun de la Région parisienne (TCRP) et la Compagnie Parisienne de Distribution d’Electricité (la CPDE). En 1935, la centrale participe à l’électrification de la ligne ferroviaire Paris-Le Mans. Ce destin prestigieux ne durera qu’une vingtaine d’années et le déclin est lent mais irrémédiable. Lorsque commence la désindustrialisation de la banlieue proche dans les années 1950, la centrale électrique de Saint-Denis est rétrogradée en centrale d’appoint. Malgré une cinquième tranche de production mise en service en 1953 et une conversion au fioul lourd en 1960, l’usine de Saint-Denis ne résiste pas à la concurrence de la centrale thermique de Champagne-sur-Oise, ouverte en 1961, et de la centrale nucléaire de Chinon I, inaugurée en 1963. La centrale de Saint-Denis est placée en position de déclassement-réserve en 1969. Malgré un sursaut d’utilisation lors des pointes hivernales de 1976 à 1980, elle est définitivement déclassée en 1981. La production d’électricité à la Plaine avait vécu.

Une reconversion spectaculaire pour le site

Dès les années 1950, une partie des bâtiments désaffectés du site sont réaménagés et reçoivent divers services et laboratoires qui bénéficient ainsi de leur emplacement privilégié et utilisent les superstructures existantes. À partir de 1988, l’Organisation de Gestion des Sites y prépare l’accueil de l’ensemble des activités de la Direction Electricité Production Transport (DEPT). Puis, l’ancienne tour de concassage est entièrement transformée afin d’abriter les bureaux de l’OGDS et les archives de la centrale y sont transférées. La valeur patrimoniale du site incite à différents projets qui ne voient pas le jour. Luc Besson, le réalisateur du Grand Bleu, de Nikita, ou du Cinquième Elément, producteur de plusieurs films comme Taxi, va concrétiser l’un de ses rêves à travers Saint-Denis II : il ambitionne la création d’une cité du cinéma au niveau européen et c’est le site de l’ancienne centrale thermique qu’il a choisi. Il crée à cet effet, en 2000, une société de production et de distribution, EuropaCorpa, dont il est l’actionnaire majoritaire. Le projet initial est présenté en 2003. Celui-ci prévoit d’intégrer sur le lieu l’ensemble de la chaîne de production cinématographique allant des studios, matériels et décors de tournage, aux bureaux destinés aux diverses sociétés et prestataires de cette industrie. Le projet de Besson est fortement soutenu au niveau gouvernemental et reçoit le label « Opération d’intérêt national ». C’est le cabinet d’architecture Reichen & Robert, celui ayant eu en charge la réhabilitation des Grands Moulins de Pantin, qui réalise celle de Saint-Denis II.

Le projet de Cité du cinéma se déploie sur environ 62.000 m², qui se répartissent comme suit :  20.500 m² de bureaux pouvant être loués ou accueillir des équipes en développement ou en préparation de tournage ; 8.000 m² de locaux de formation pour l’Ecole Louis Lumière ; 2.200 m² de salles de projection et de réception répartis en trois salles de 50, 100 et 1000 places, permettant d’organiser des avant-premières exclusives ; 11.000 m² de plateaux de tournage (9 plateaux de 600 m² à 2.200 m²) : 12.000 m² de locaux d’activité dédiés au cinéma (loges, ateliers de peinture, menuiserie, serrurerie, magasins lumière et caméra, salles de montage) ; 4.500 m² de rue couverte, dans la nef monumentale totalement réhabilitée ; 3.800 m² de services communs (restaurants, cafétérias, conciergerie...). L’ensemble permettra d’accueillir environ 2.000 utilisateurs. Ce site pourrait devenir un lieu hautement symbolique de l’industrie cinématographique française.


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