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L'affaire de la tour nord : La querelle des anciens et des modernes

En arrivant sur le chantier de rénovation de la basilique Saint-Denis, en 1846, l’architecte Eugène Viollet-le-Duc provoque une polémique autour du travail de restauration effectué par François Debret. Le démontage de la flèche n’est pas directement la cause de la mise à l’écart de Debret, en charge du chantier depuis 1813, mais il en a été le prétexte. Une sorte de querelle des modernes contre les anciens, la prise du pouvoir architectural par la génération de 1830 à laquelle appartient Viollet-le-Duc.

Des premières fragilisations de la tour nord…

La Basilique Saint-Denis avec la tour Nord (1820)Parmi les travaux réalisés par Jacques-Guillaume Legrand (1743-1818), – l’un des prédécesseurs de François Debret –, celui-ci entreprend, en 1806, de remonter le sol de la nef au niveau du parvis. Pour cela, il reconstitue de nouvelles bases par des ajouts aux piliers. Il n’est pas impossible qu’en procédant à ces ajouts les piliers aient été fragilisés.

L’architecte suivant, Jacques Cellerier (1742-1814), fait édifier un chœur d’hiver pour les chanoines. Adossé aux maçonneries médiévales, le bâtiment déstabilise le système de contrebuttement (contre poussée qui rééquilibre la poussée des voûtes sur les murs et les piliers) de la nef. François Debret entreprend d’y remédier à partir de 1834.

Alors que les travaux de confortation sont organisés, la foudre tombe, en 1837, sur la flèche septentrionale. Les dégâts sont tels que le conseiller d’État Jean Vatout, président du conseil des bâtiments civils, propose d’ouvrir un crédit exceptionnel. La tour doit être reconstruite jusqu’à la deuxième assise et les travaux commencent immédiatement. Ils vont durer quatre mois (précisément cent dix-sept jours).

… aux premières attaques contre François Debret

François DebretLe 14 juin 1841, François Debret passe devant la commission des monuments historiques, commission au cours de laquelle l’architecte fait l’objet d’attaques virulentes. Accusé de "mélanger le vrai et le faux", d’utiliser un système de restauration "déplorable", sans parler de la question des vitraux qui divise la commission. Son plus violent détracteur est Louis Lenormant (dont on apprendra plus tard qu’il se livre à des activités de faussaire). Celui-ci déclare que Debret a "profané et dévasté le premier monument de France par une prétendue rénovation" et demande la mise sous tutelle de l’architecte. Finalement, la commission se sépare en décidant de ne pas ébruiter l’affaire afin de ne pas risquer la suppression des fonds.

Jean Vatout, Prosper Mérimée et Louis Lenormant effectuent quelques jours plus tard une nouvelle visite à Saint-Denis à l’issue de laquelle ils rédigent un rapport détaillé à l’attention du ministre de l’Intérieur. Si les attaques sur la décoration sont cuisantes, accusant François Debret de s’être lancé "dans le champs des conjectures", paradoxalement le rapport ne manque pas d’éloges concernant la flèche nord. Ils s’y déclarent  frappés de "l’habileté avec laquelle les travaux purement matériels ont été conduits" notamment la consolidation de la flèche nord "qui présentait beaucoup de difficultés".

La flèche de la tour nord est démontée

En 1842 et 1843, des vents violents, catalogués "d’ouragans", provoquent des lézardes dans les maçonneries. La tornade de Monville qui intervient en 1845 est fatale à la tour nord très fragilisée. Ce 19 août 1845, vers 13 heures, deux violentes rafales semblent se rejoindre près du Houlme (un hameau près de Rouen). Aussitôt, un cyclone se forme semblable à un cône renversé. La tornade renverse tout sur son passage, fait une trouée à travers une forêt, arrachant et tordant les arbres sans perdre de sa force. Le tourbillon s’engage dans les vallées de Malaunay et de Monville (d’où le nom donné à la tornade) détruisant sur son passage trois filatures de coton, emportant les bâtiments comme un fétu de paille. Une grande partie de la Seine-Maritime est touchée et les effets de la tornade sont ressentis jusqu’en en région parisienne.

Le 3 janvier 1846, François Debret fait placer les premiers étais. Jean Vatout, accompagné de plusieurs membres du conseil des bâtiments civils, se rend sur place immédiatement. Aucune altération apparente n’est observée sur la tour, en revanche "un fléchissement considérable dans les murs de la tour" est constaté. Vatout préconise la "réconfortation provisoire de la tour".

Un mois plus tard, le 4 février, une inspection note les progrès rapides de la détérioration. L’inspecteur général Biet estimant que Debret se soucie davantage de soutenir la flèche que de réparer la maçonnerie préconise de la déposer immédiatement afin de consolider ses bases. D’autre part, Biet, très alarmiste, signale que le mouvement du clocher s’accentue et que, selon lui, le phénomène est dû à la vétusté des matériaux. Le conseil des bâtiments civils ordonne la dépose de la flèche. François Debret s’exécute.

La dépose commence dès le 6 mars et l’architecte rend compte, par écrit, des travaux au jour le jour. Il fait placer une armature en fer autour de la tour et édifier un échafaudage à l’intérieur de la flèche pour faciliter le démontage.

Une cabale contre François Debret ?

Faut-il reconstruire la flèche ? La question se pose dès son démontage. L’inspecteur général Biet déclare n’avoir aucune opinion précise à ce propos mais "comme artiste désireux de voir nos monuments se perpétrer dans leur intégralité, je fais vœu pour le rétablissement de la flèche". Toutefois, il attire l’attention sur le mauvais état de la maçonnerie médiévale de soutien et préconise la démolition de la tour nord "dans l’intérêt du portail de Saint-Denis". Le conseil des bâtiments civils est du même avis, appelant à démolir la partie supérieur de la tour jusqu’à la plateforme de la terrasse, remettant à plus tard une éventuelle décision concernant la partie inférieure.

Mais François Debret démissionne ! Âgé de 69 ans, Debret est fatigué et il décèdera quatre ans plus tard. Pourtant, il semble probable que sa démission soit en réalité liée aux critiques incessantes dont il faisait l’objet depuis plusieurs années. La flèche a rallumé la querelle. Dans un article publié le 10 février 1846 dans le Constitutionnel, Prosper Mérimée écrit, sans le citer nommément, que Debret a fait preuve "d’inexpérience" et que l’incident de la flèche ne se serait jamais produit sous la conduite d’un architecte spécialisé.

Mérimée n’étant pas un spécialiste de l’architecture, certains historiens de l’art pensent que ses propos lui auraient peut-être été soufflés par un "architecte expérimenté" qui pourrait – pourquoi pas ? – être Viollet-le-Duc lui-même. D’autant que l’archéologue Adolphe Napoléon Didron alimente la campagne menée contre François Debret, notamment par des articles publiés dans les Annales archéologiques, la revue de "la nouvelle école archéologique" et dont Didron est le directeur de 1844 à 1846. Il y fait état de ce qu’il considère comme les erreurs techniques de Debret ayant entraîné la déstabilisation de la maçonnerie de soutien de la flèche. De plus, toujours selon Adolphe Napoléon Didron, il ne subsiste plus rien d’authentique dans le monument : "Pas un parement dans toute la surface (…) qui n’ait été raclé, modifié, arrangé".

Simultanément, Henri Janniard (1798-1863), directeur de la Revue générale d’architecture et des travaux publics, publie dans sa revue un plaidoyer en faveur de Debret attribuant à la construction d’origine la cause des défaillances de la tour nord, la disposition vicieuse de la tour nord et ses nombreux porte-à-faux.

L’Inspection générale des monuments historiques contre l’Institut

Dans son ouvrage, Saint Denis de 1760 à nos jours, Jean-Michel Leniaud (l’actuel directeur de l’Ecole nationale des Chartes) réhabilite en partie François Debret, le présentant comme le premier à avoir compris "les structures architecturales du Moyen âge selon les perspectives rationalistes", il le juge compétent et honnête et, selon lui, sa responsabilité semble difficile à juger par manque de preuves archéologiques. Coupable ou non coupable ?

En fait, même si des erreurs ont probablement été commises, il semble que cette querelle soit en réalité un affrontement entre deux tendances. D’une part, la jeune Inspection générale des Monuments historiques plutôt monarchiste, créée par François Guizot et dirigée par Prosper Mérimée et d’où est issue la nouvelle architecture avec des élèves comme Viollet-le-Duc. D’autre part, l’Institut, héritier des Académies de l’ancien régime, proche de l’Empire, et auquel appartient François Debret, lui-même nommé à Saint-Denis par Napoléon.

L'inspection générale des Monuments historiques est créée en 1830 par François Guizot. Sa mission : classer les édifices et répartir les crédits d'entretien et de restauration. Le premier inspecteur en est Ludovic Vitet qui démissionne en 1834. Mérimée lui succède et déclare dans une lettre à un ami que cette fonction "convient fort à mes goûts, à ma paresse et à mes idées de voyage".

En 1837, l'inspection générale des Monuments historiques est complétée par une Commission nationale des monuments historiques qui fait un travail d'inventaire, de classement et d'attribution des crédits. Elle se charge également de former les architectes qui interviennent sur les monuments. Elle est présidée par Jean Vatout directeur des Monuments publics. En 1840, la commission publie sa première liste qui compte 1 082 monuments historiques dont 934 édifices. La basilique de Saint-Denis est l’un des premiers monuments à avoir été classé monument historique.

Face à l'inspection générale des Monuments historiques : l’Institut national créé en 1795 et dont dépend la Classe de Littérature et des Beaux-Arts. Cette dernière devient l’Académie des Beaux-Arts en 1816. Sa section d’architecture est en fait l’instance consultative suprême pour toutes questions intéressant l’art monumental. Par ailleurs, elle prodigue un enseignement, organise des concours, dont le plus réputé est le prix de Rome. François Debret, apprécié de ses confrères, est élu à l’Académie des Beaux Arts en 1825.

Le chantier de la basilique de Saint-Denis, notamment avec la restauration des vitraux, étant le plus gros chantier de France en cette première moitié du XIXe siècle, tout le monde souhaite se l’approprier et en avoir la responsabilité. D’autant que l’idéologie qui sous-tend la nouvelle façon de considérer l’art et sa restauration est aussi un affrontement politique entre monarchistes (l’Inspection générale des monuments historiques) et nostalgiques de l’Empire (l’Institut). Les attaques de l’Inspection générale des monuments historiques auront raison de l’Institut : François Debret démissionne et Eugène Viollet-le-Duc reprend le chantier.

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