seine saint denis

François Debret, un architecte dans la tourmente

François Debret

Entre la disparition de Jacques Legrand et l’arrivée d’Eugène Viollet-le-Duc, le chantier de la basilique de Saint-Denis voit passer trois architectes. Jacques Cellérier, immédiatement après Legrand, y travaille pendant six années. Préalablement à la nomination de Viollet-le-Duc, Félix Duban ne fait qu’un passage éclair et ne laisse aucune empreinte de son passage. En revanche, entre Cellérier et Duban, François Debret, qui travaille sur le chantier pendant vingt-trois ans, tombera sous le coup de ses détracteurs.

Jacques Cellérier : un néo-classique travaillant le gothique

Après le décès de Jacques Legrand, en 1807, c’est Jacques Cellérier (1742-1814) qui prend le relai. Il va diriger les travaux de restauration de la basilique Saint-Denis jusqu’en 1813. Alors que ses préférences vont au néo-classicisme, Cellérier réutilise le style gothique à Saint-Denis pour construire la nouvelle chapelle le long du collatéral. Il avait déjà travaillé sur le style gothique lors de la restauration de l’église Saint-Médard, à Tremblay-en-France, où il avait fait réaliser une avant-nef afin de remédier à la vétusté du clocher et de la nef de l'église.

En 1808, Jacques Cellérier fait installer à Saint-Denis une première série de bases de piliers incrustées. Puis, progressivement, tous les sols de l’édifice sont relevés de cinq marches. Le sanctuaire et le chœur sont carrelés en marbre de diverses couleurs. La nef a été recarrelée en pierre de liais et petits carreaux bleus. Une balustrade basse, en marbre blanc, aux portes dorées, ferme le sanctuaire. Cellérier commence la construction d’une nouvelle chapelle, en fait un chœur d’hiver pour les chanoines, sur le flanc sud de la nef. Malade, il n’aura pas le temps de l’achever. Ce petit édifice néo-classique composé de cinq travées allant de la façade occidentale au bras du transept s’appuie contre les maçonneries médiévales de la basilique. Il aura pour effet de les déstabiliser et son successeur, François Debret, devra y remédier.

Lorsque le 11 juin 1813, François Debret visite, pour la première fois, le chantier de la basilique, en compagnie de Jacques Cellérier, les accès à la crypte ont été modifiés et la descente aux caveaux se fait désormais par les chapelles du transept. Une tribune a été construite pour l’orgue. Enfin, la nouvelle sacristie, édifiée côté chevet, est décorée d’une boiserie dont plusieurs panneaux doivent recevoir des tableaux. François Debret remplace Jacques Cellérier qui décède quelques mois plus tard.

François Debret face à une restauration de grande ampleur

François Debret avait été l’élève de l’architecte Charles Percier (1764-1838) qui, l’un des premiers, avait effectué pendant la Révolution des croquis et des relevés dans la basilique de Saint-Denis. Debret les utilise largement et saura en tirer le meilleur parti possible.

Choisi par Napoléon puis reconduit sous la Restauration (1814-1830) et la Monarchie de Juillet (1830-1848), Debret s’attaque à la restauration d’un monument de grande ampleur alors que les structures et les techniques de constructions médiévales sont encore mal connues. Philippe Plagnieux écrit dans un article consacré à l’œuvre de Debret que celui-ci se trouve ainsi confronté à des problèmes qui se posent encore aujourd’hui aux architectes des Monuments historiques, tels que le choix et les limites de l’intervention ou les difficultés à maîtriser l’utilisation de matériaux et procédés nouveaux. Il s’interroge sur certaines questions propre à la structure gothique comme la position des cintres des voutes ou la relation constructive entre arcs-boutants et ogives. Toujours selon Philippe Plagnieux, Debret contribue au renouveau du vitrail néo-gothique avec la restauration des verrières en général et celle de la rosace en particulier.

À son arrivée, François Debret se préoccupe en priorité de la chapelle neuve du chapitre, dite aussi le chœur d’hiver des chanoines, et du rétablissement du caveau des Bourbons. Mais, sur les plans de Jacques Cellérier, il restaure également les façades, la tour, la rose du transept et intervient sur le décor intérieur de la basilique.

La Restauration confirme l’église abbatiale dans sa vocation de nécropole comme l’avait souhaité Napoléon. Conformément à une décision qui avait été prise sous l’Empire, une partie de la sculpture funéraire du musée des Monuments français, géré par Alexandre Lenoir, est rapportée à Saint-Denis en 1817. Debret et Lenoir prennent l’initiative d’installer les gisants dans la crypte et non à leur emplacement primitif dans l’église haute. Dans la perspective d’une ouverture de la crypte au public, les deux hommes optent pour une présentation didactique en observant la chronologie.

Le travail de Debret provoque critiques et controverses

En 1833, les premières critiques concernant le travail de Debret émanent d’Edmond Blanc, maître des requêtes au conseil d’Etat et secrétaire général du ministère du Commerce. Il fait part à l’architecte de son opposition personnelle à son projet de décor des chapelles qui, selon lui, n’est pas assez abouti et en désaccord avec le monument. Il va même jusqu’à faire arrêter les travaux. Debret qui dispose de toutes les autorisations requises proteste énergiquement. Edmond Blanc saisit son collègue du conseil d’Etat, Ludovic Vitet, l’inspecteur général des Monuments historiques. Mais celui-ci loue la culture et les intentions de Debret mais lui reproche pourtant certains manques d’exactitude et, surtout, l’emploi de la peinture à l’huile (brillante) comme il était d’usage au Moyen-âge et non à la colle (mate) comme on procède désormais (ce qui est contradictoire). Vitet estime que, au vu de l’importance des travaux de maçonnerie à terminer, les travaux de décoration doivent être suspendus. Finalement, l’affaire est enterrée pendant huit années.

Le 14 juin 1841, la commission des monuments historiques se réunit à propos des travaux de Saint-Denis. Jean-Michel Leniaud, dans son article concernant la querelle entre Debret et Viollet-le-Duc, Une simple histoire de clocher ?, rapporte que jusqu’à lors, aucun des membres de cette commission n’avait émis la moindre réserve sur le travail de Debret, du moins par écrit. Animée par son président, Jean Vatout, un académicien, cette commission déverse un flot de reproches à l’encontre de François Debret qui, finalement, est prié de quitter la salle. Sitôt l’architecte sorti, les langues se délient et François Debret est accusé d’avoir traité la basilique de Saint-Denis « comme une simple église de village ». La commission décide de mettre l’architecte sous tutelle tout en évitant d’ébruiter l’affaire afin de ne pas risquer la suspension des crédits alloués à la restauration de l’église abbatiale.

L’académie des Beaux-arts, dont Debret est l’un des membres, décide de créer une commission afin d’effectuer une sorte de contre-expertise. Les travaux de cette nouvelle commission des Beaux-arts aboutissent à la rédaction d’un rapport fort savant qui présente d’abord un historique de la restauration de la basilique, de Suger à la Révolution, puis un long examen des points litigieux. En conclusion, la commission estime infondées les accusations portées contre François Debret. Pour ce qui concerne la question des peintures, le bilan va à l’inverse de celui de la commission des monuments historiques : il semble évident que « non seulement presque toutes les sculptures en pierre, mais une partie même des membres de l’architecture, devaient se revêtir de brillantes couleurs à l’instar des monuments de l’Orient » et que l’architecte les a rétablies en s’appuyant sur des décors encore existants en Italie, notamment à Ravenne. La commission juge le résultat « gracieux et splendide » et en parfaite harmonie avec « l’éclat des riches verrières »… Jean-Michel Leniaud en conclue que « l’Institut accordait à Debret un brevet d’excellence » !
Quant à l’administration des travaux publics, elle réhabilite l’architecte en déclarant que les défauts de la restauration « doivent être attribués bien plus aux moyens d’exécution mis à la disposition de l’architecte qu’à des conceptions vicieuses » de la part de celui-ci. Mais les polémiques ne s’en arrêtent pas pour autant et continuent en sourdine, notamment dans les journaux où certains évoquent la restauration « infligée » à Saint-Denis, opposant la nouvelle école archéologique à l’ancienne. D’autant que Debret s’apprête à remplacer la charpente de Legrand par un comble en fer et une couverture en cuivre, déclenchant pour le coup la fureur de la nouvelle école archéologique, hostile à tout emploi de technique moderne dans les bâtiments anciens.

Un bilan loin d’être négligeable

En février 1842, l’inventaire de son travail est loin d’être négligeable avec, notamment, la restauration de la façade principale, y compris le perron et la plate-forme entre les deux tours, les tours nord et sud, la terrasse sur le bas-côté sud, les roses des bras nord et sud et les trois premières voutes de la nef. Dans la nef elle-même, les chapelles du sanctuaire et la chapelle Saint-Jean-Baptiste ont été aménagées, le buffet d’orgue a été réalisé par Aristide Cavaillé-Coll selon les plans de Debret lui-même. Quant à la crypte, les peintures des voutes de ses douze travées sont réalisées. L’architecte a aussi fait réaliser des portes en bronze pour les entrées ouest, en référence à la porte en bronze de Suger détruite à la Révolution, et qui existent encore. Elles sont les seuls vestiges de l’œuvre de Debret à Saint-Denis que Viollet-le-Duc n’a pas anéanti.

Selon les travaux définis dans les devis, il reste encore à réaliser la porte de la grande nef, les vitraux de treize croisées du chœur, l’aménagement des chapelles du bas-côté, à terminer les chapelles du sanctuaire et la chapelle Saint-Louis. Enfin, il lui faut encore achever la pose  des vitraux. François Debret n’ira pas au bout du chantier. La cabale menée contre lui par Prosper Mérimée et Viollet-le-Duc, à propos de l’affaire de la tour nord, aura raison de l’architecte qui démissionne durant l’été 1846, après avoir terminé le démontage de la flèche.

Du bref passage de Félix Duban à l’arrivée d’Eugène Viollet-le-Duc

Debret parti, l’archéologue Adolphe-Napoléon Didron pense qu’il sera très compliqué de mener à bien les travaux de restauration de la basilique de Saint-Denis. Il écrit que « Celui qui oserait entreprendre une pareille tâche (…) ne ferait preuve que d’une outrecuidance excessive ou d’un dévouement sans résultat » (cité par Jean-Michel Leniaud). Mais il se trompe ! Debret recommande son beau-frère et élève Félix Duban qui participe à la restauration de la Sainte-Chapelle. Sa mission sera triple : l’entretien de l’édifice, l’achèvement du comble en fer et de la couverture en cuivre, l’étude du problème de la tour nord.

Félix Duban hésite longuement. Après avoir examiné la situation, il lui semble que la réussite est « sinon impossible, au moins comme hérissée de difficultés incalculables ». Finalement, il accepte. Mais, après sa nomination officielle le 15 juillet 1846, il démissionne presqu’immédiatement. Il s’en explique par son opposition à des réparations lourdes, déclarant que les édifices de grand âge ne doivent pas être touchés tant que « leur habitude d’être » n’est pas rompue, « semblables en cela à la vieillesse du corps humain, ce n’est qu’à l’aide de palliatifs prudents qu’on peut en prolonger la durée ».

Après trois mois de réflexion, l’administration désigne Eugène Viollet-le-Duc comme successeur à Félix Duban.



Inscrivez-vous aux visites

Site par ID-Alizés